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Play It Loud !!!! Le rock'n'roll, c'est fait pour la scène...

13 juin 2026

Aldous Harding - Vendredi 12 juin 2026 - Salle Pleyel (Paris) :

Après cinq semaines de confinement à domicile pour cause de fracture de la cheville (même pas dans une salle de concert !), je fais mon retour grâce à l'ami Jérôme, qui a bien voulu me revendre sa place au balcon à Pleyel pour Aldous Harding. Tout le monde connaît mon aversion pour le fait d'assister à un concert assis, mais je n'allais pas faire la fine bouche, d'autant que mon plâtre et la rééducation qui suivra vont m'empêcher d'être debout dans la fosse pendant encore plus d'un mois.

La salle Pleyel n’est évidemment pas sold out ce soir pour une artiste aussi clivante que la Néo-Zélandaise, et ce d’autant que son dernier album, qui charge la barque au niveau des « bizarreries », et abandonne largement les dernières sonorités « folk », a recueilli autant de critiques mitigées que de louanges. Mais heureusement, le remplissage de la salle sera suffisant pour ne pas créer un sentiment désagréable de « vide », même si, quand la première partie monte sur scène à 20h, les rangées de sièges et la fosse sont encore bien dégarnies.

Cette première partie, Vera Ellen, une artiste indie néo-zélandaise réputée, qui plus est signée chez Flying Nun, soit « la » référence en termes de label, est a priori assez attirante, et ce d’autant qu’elle se présente sur scène en format « groupe ». Malheureusement, les premiers morceaux semblent s’éterniser sans que grand-chose ne s’en dégage, ni du point de vue mélodique, ni – surtout - émotionnel. Ce qui fait que l’intérêt retombe peu à peu, en dépit d’un public « bien élevé » qui applaudit poliment. Il faut attendre Sangria, le quatrième morceau, pour avoir l’impression que quelque chose se passe sur scène. Et puis Broadway Junction, en avant-dernier sur la setlist, dégage enfin une vraie et belle émotion. On sait que Vera Ellen a souffert de graves problèmes de santé et n’a pas toujours été sereine non plus, et on comprend qu’elle se protège (elle se plaindra d’ailleurs d’être trop « exposée » du fait des lumières fortes sur scène, sans que personne de l’équipe Pleyel ne remédie au problème, ce qui n’est pas très bienveillant) : il reste qu’elle ne dévoile pas grand-chose de ses sentiments, à part sur Broadway Junction, justement, et que, hormis de beaux vocaux, parfois en harmonie avec ses musiciens, on a le sentiment d’assister à un set tout en retenue, voire en sécheresse. Elle nous demande de passer à son stand de merchandising à la fin, pour acheter son dernier album, HEAVEN KNOWS WHAT TIME, ce qui pourrait « changer sa vie » ! Pas sûr malheureusement qu’elle ait convaincu suffisamment de spectateurs…

21h00 : Aldous Harding est là, accompagnée par un quatuor qui comprend d’ailleurs deux claviers : nous savons, grâce aux retours de son concert de la veille à Rouen, que son set sera en majeure partie consacrée à son nouvel album, Train on the Island, et donc que les claviers seront prépondérants. Nous avions déjà vu des photos du nouveau look d’Aldous – cheveux très courts et blouson -, donc pas de surprise à ce niveau-là. Après une intro extrêmement « suspendue » avec l’enchaînement de Train on the Island et I Ate The Most, deux titres hantés du nouveau disque, elle n’empoignera sa guitare acoustique qu’au troisième (One Stop), et ne reviendra – un peu - à ses « origines folk » qu’au quatrième, le beau Treasure, extrait de Designer… qui semblera d’ailleurs littéralement libérer un public extrêmement silencieux et recueilli, peut-être décontenancé par l’atmosphère presque glaciale du set. Venus in the Zinnia reçoit de belles acclamations, mais c’est probablement le curieux If Lady Does qui représente le plus clairement la singularité musicale actuelle de Harding.

Les tentatives de spectateurs de s’adresser à elle (« We Love You », « How Are You ? ») sont accueillies par une fin de non-recevoir : « I’m on stage, so I’m alright, but I’m not gonna talk too much you know… ! ». Entre ses perpétuelles mimiques – presque des grimaces -, ses mouvements désordonnés, ses poses clairement embarrassées, et peut-être surtout les blancs qui semblent parfois interminables qu’elle laisse entre deux chansons, il est clair qu’Aldous Harding n’apprécie pas l’exercice de la scène, et n’a nullement envie de prendre en compte l’existence d’un public devant elle.

Elle tente quand même de « mettre de l’ambiance » en se levant de sa chaise, en quittant son blouson et en essayant de danser sur Passion Babe, mais ça sent trop l’effort artificiel pour fonctionner. Heureusement, le joliment velvetien Leather Whip rattrape l’affaire, et la dernière ligne droite du concert sera plus emballante, moins glacée, jusqu’à une belle conclusion avec l’excellent Coats (comme sur l’album). On ne commentera pas, néanmoins, « son jeu de scène » sur le morceau plus rock qu’est Fever, pendant lequel elle s'allonge comme si elle était à la plage pour laisser ses musiciens jouer !

Nous aurons droit ensuite à un rappel réussi de trois titres. L’interprétation solo de l’intimiste Riding That Symbol n’est pas transcendante, il y aura même un « pain » (qu’elle relèvera elle-même en plaisantant : « Not bad! ». Mais les deux derniers morceaux, annoncés par un déconcertant « If you have any drugs, take them now! », le touchant Imagining My Man et surtout le baroque et « amusant » Designer, nous permettront de quitter Pleyel avec un doux sentiment de quasi-euphorie.

Il reste après cette soirée en demi-teinte qu’Aldous Harding n’est clairement pas une « artiste de scène », en dépit de sa voix régulièrement stupéfiante, surtout quand elle en joue avec des accents enfantins assez déstabilisants. Elle semble trop déchirée entre la volonté d’offrir un spectacle « professionnel », plutôt sage, et ses tendances naturelles à l’excès, pour que la scène puisse être un véritable plaisir pour elle. Et ça se ressent dans la salle.

La setlist du concert de Vera Ellen :

A Grip (Ideal Home Noise – 2023)

hunger is just a memory (HEAVEN KNOWS WHAT TIME – 2026)

When It's Over (HEAVEN KNOWS WHAT TIME – 2026)

Sangria (EP – 2025)

Stick Around 2 See (Ideal Home Noise – 2023)

Broadway Junction (Ideal Home Noise – 2023)

Then There Was You

La setlist du concert d’Aldous Harding :

Train on the Island (Train on the Island – 2026)

I Ate the Most (Train on the Island – 2026)

One Stop (Train on the Island – 2026)

Treasure (Designer – 2019)

Venus In The Zinnia (Train on the Island – 2026)

If Lady Does It (Train on the Island – 2026)

Worms (Train on the Island – 2026)

Passion Babe (Warm Chris – 2022)

Leathery Whip (Warm Chris – 2022)

San Francisco (Train on the Island – 2026)

What Am I Gonna Do? (Train on the Island – 2026)

Fever (Warm Chris – 2022)

Warm Chris (Warm Chris – 2022)

Coats (Train on the Island – 2026)

Encore:

Riding That Symbol (Solo) (Train on the Island – 2026)

Imagining My Man (Party – 2017)

Designer (Designer – 2019)

5 mars 2026

The Divine Comedy - Mardi 3 Mars 2026 - Salle Pleyel (Paris)

J’aurais dû me méfier. Écouter mon intuition. Le dernier album de The Divine Comedy m’avait inquiété, tant il est empreint d’une mélancolie frisant parfois la dépression. Neil Hannon ne va clairement pas bien. Et les retours du premier concert à la Salle Pleyel, la veille, de la part d’amis aimant Neil autant que moi étaient préoccupants. Mais voilà, cela faisait plus de trois ans que je n’avais pas vu The Divine Comedy sur scène, il était difficile, voire quasiment impossible, de faire l’impasse sur ce passage à Pleyel, qui marquait, avec deux soirées sold out, la consécration méritée d’un artiste talentueux.

J’ai eu tort, grand tort d’y aller, parce que je suis ressorti de la salle moi aussi déprimé, en me disant que j’avais vu non seulement le pire concert de The Divine Comedy depuis sa miraculeuse apparition au Festival des Inrocks en 1993, mais bien plus grave que ça, un Neil Hannon qui n’avait clairement pas envie de chanter, et qui a joué ses chansons – miraculeuses pour la plupart – sans y mettre aucun cœur.

Il faut dire que la soirée n’avait pas très bien commencé avec les Irlandais de A Lazarus Soul, qui nous ont assommés avec un post-punk aussi informe qu’ennuyeux. Une musique presque sans rythme ni mélodie (à l’exception du dernier titre joué, Funeral Seasons, qui tentait quelque chose d’un peu plus entraînant), où chaque morceau est un long flux musical sur lequel le chanteur Brian Brannigan pose un aussi long flux de paroles. C’est un concept, oui, mais ça ne fait pas en l’occurrence vraiment de la bonne musique. Le public de Pleyel reste silencieux, ce qui surprend Brian, habitué à être chahuté par les spectateurs irlandais, qu’on imagine bien aussi peu séduits par ce qu’ils entendent que nous. Ou alors, on a été polis et bien éduqués, ce qui ne veut pas dire qu’on ait aimé. La prochaine fois, promis, on jettera nos gobelets de bière pleins sur la scène.

22 heures : Neil Hannon débarque, barbu, vieilli et circonspect, entouré par sa fine équipe – six musiciens, tous plus décontractés, voire hilares que lui. Neil porte chapeau et lunettes noires, mais il s’en débarrassera vite, même si les lumières resteront réduites pendant les trois premiers titres, histoire bien sûr de contrarier les photographes professionnels. Le set démarre plan-plan avec deux titres du dernier album, logiquement à l’honneur ce soir, sans qu’il y ait de quoi s’enthousiasmer. Neil se console en se servant un verre de Bordeaux manifestement bon marché (il le renversera plus tard et les effluves de vinasse qui se dégageront au premier rang ne laisseront aucun doute sur la qualité du breuvage). Il est vrai qu’il le boit à petites gorgées, et alternera même avec des verres d’eau, mais il ne semble pas très net, et il avoue ne pas être bien (une crève, suggérera-t-il).

Et là, surprise, il nous offre un When the Lights Go Out All Over Europe surprenant et tout à fait séduisant, ce qui me rassure. La suite va malheureusement doucher ces espoirs : le second album à l’honneur aujourd’hui est le respectable Bang Goes the Knighthood, mais aucun des titres extraits du disque ne fonctionnera vraiment, même le pourtant délicieux Assume the Perpendicular, qui n’aura guère de charme…

Plus le set avance, plus le malaise est visible. Pour un ou deux titres qui surnagent (les incontournables Songs of Love et Our Mutual Friend, où un peu de la vieille magie résiste), le concert s’enfonce lentement dans un gloubi-boulga où plus rien ne marche. Musicalement et vocalement à la peine, Neil et son groupe échouent à chaque fois à créer l’émotion qui survient d’habitude si naturellement.

Alors oui, Neil essaie de nous faire rire en servant des boissons (bières, soft drinks, cocktails, vin) à ses musiciens quand il les présente, sur une version quasiment inexistante de son déjà médiocre A Man-A-Lago by the Sea, où il se moque de Trump.

Mais le pire reste à venir : si The Heart Is a Lonely Hunter confirme son excellence, la version offerte ce soir du sublime To the Rescue est absolument insignifiante, un vrai crève-cœur. Tous les tubes (sic) habituels sont joués, sauf Something for the Weekend, mais dans des versions aussi peu séduisantes qu’émotionnellement désincarnées. Et le final systématiquement sublime de Tonight We Fly passera quasiment inaperçu : un comble ! Il semble d’ailleurs que personne ne se soit levé au balcon durant ce final, du jamais vu.

Bon, ce fiasco n’a rien en soi de tragique : tout le monde, même et surtout les meilleurs, peut avoir un passage à vide. Mais dans le cas de Neil, on sent plutôt une sorte de malaise, comme si la dépression perceptible sur le dernier album s’accrochait aux basques de Neil et lui ôtait l’envie et le plaisir de jouer sur scène. Il est vrai que si l’on repense à sa trajectoire, il a toujours été un artiste fragile, manquant d’assurance, jouant avec méfiance – et humour – le rôle de l’idole pop, ayant recours régulièrement à quelques verres (de trop) pour trouver le courage de nous affronter. Il est vrai que sa musique est belle parce qu’elle traduit ce trouble, ces doutes, ces malaises. Mais c’est la première fois que cela l’empêche de nous offrir sur scène l’émotion et la beauté auxquelles nous sommes désormais habitués de sa part…

Même si je me suis rendu compte après coup que pas mal de vieux fans comme moi ont préféré faire comme si tout était normal, je suis sorti de Pleyel aussi déçu qu’inquiet.

Les musiciens de A Lazarus Soul :

Brian Brannigan – vocals, lyrics

Anton Hegarty – bass

Joe Chester – guitar, production

Julie Bienvenu – drums, percussion

La setlist du concert de A Lazarus Soul :

We Start Fires (Through a Window in the Sunshine Room - 2011)

Glass Swans (No Flowers Grow in Cement Gardens - 2024)

The Flower I Flung Into Her Grave (No Flowers Grow in Cement Gardens - 2024)

Diver Walsh (No Flowers Grow in Cement Gardens - 2024)

Mercury Hit a High (Last of the Analogue Age – 2014)

Funeral Sessions (The D They Put Between the R & L – 2019)

 

Les musiciens de The Divine Comedy sur scène :

Neil Hannon (chant, guitare)

Tosh Flood (guitares, banjo, chœurs)

Simon Little (basse, chœurs)

Andrew Skeet (piano, claviers, chœurs)

Ian Watson (accordéon, claviers, chœurs)

Tim Weller (batterie, percussions)

Rosie Thomson (violon)

La setlist du concert de The Divine Comedy :

Achilles (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

The Last Time I Saw the Old Man (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

When the Lights Go Out All Over Europe (Promenade - 1994)

Assume the Perpendicular (Bang Goes the Knighthood – 2010)

Rainy Sunday Afternoon (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

Bang Goes the Knighthood (Bang Goes the Knighthood – 2010)

A Lady of a Certain Age (Victory for the Comic Muse - 2006)

At the Indie Disco (Bang Goes the Knighthood - 2010)

Neapolitan Girl (Bang Goes the Knighthood – 2010)

Songs of Love (Casanova - 1996)

Our Mutual Friend (Absent Friends - 2004)

Bad Ambassador (Regeneration - 2001)

Mar-a-Lago by the Sea (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

To the Rescue (Foreverland - 2016)

The Heart Is a Lonely Hunter (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

Other People (Foreverland - 2016)

Absent Friends (Absent Friends - 2004)

Becoming More Like Alfie (Casanova - 1996)

Generation Sex (Fin de siècle - 1998)

National Express (Fin de siècle - 1998)

Encore:

In Pursuit of Happiness (A Short Album About Love – 1997)

Invisible Thread (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

Tonight We Fly (Promenade - 1994)

2 février 2026

The Inspector Cluzo - Dimanche 1er Février 2026 - Maroquinerie (Paris)

Voilà une soirée dont j’attendais beaucoup, n’ayant encore jamais eu l’occasion de voir The Inspector Cluzo, le célèbre duo de fermiers-rockers sur scène. J’ai soigneusement choisi le concert du dimanche soir parmi les cinq organisés à la Maro par le groupe, de retour d’une longue tournée mondiale : le dimanche soir est toujours une bonne soirée pour la musique live, avec une atmosphère différente et un public plus convaincu – les fêtards des vendredi et samedi soir faisant plutôt l’impasse. J’étais loin de soupçonner, en faisant la queue que j’allais vivre l’une de mes pires expériences « musicales » depuis… des mois ? Des années ?

20h00 : Tout commence pourtant magnifiquement avec Grant Haua, le bluesman / ex-rugbyman néo-zélandais dont j’admire les albums depuis plus de cinq ans sans avoir encore jamais réussi à voir un de ses concerts. Avec un look bien différent, plus sage, que celui affiché sur la pochette de son dernier album, Grant nous régale pendant quarante minutes, seul avec ses deux guitares acoustiques, de ses chansons, dans un registre à la fois dépouillé et rapidement très entraînant. Il faut dire qu’au-delà de sa présence charismatique (voici un homme qui respire la… bonté, ce qui n’est pas fréquent), sa voix superbe, on découvre en live sa virtuosité à la six-cordes. La vitesse à laquelle ses doigts bougent sur le manche est stupéfiante, et il est difficile de ne pas être fasciné. Comme en plus les chansons sont belles, balaient plusieurs registres musicaux, du blues bien sûr au folk en passant même par quelques accents pop avec de belles mélodies, le public de la Maro (qui n’est pas sold out ce soir, mais bien remplie) est rapidement sous le charme de ce diable d’homme. Une très belle expérience. 

21h00 : Laurent Lacrouts (chant, guitare, chevelure hirsute) et Mathieu Jourdain (batterie, tiré quant à lui à quatre épingles dans un noir et blanc élégant), c’est-à-dire The Inspector Cluzo, lancent leur set devant un public qui leur est totalement acquis et n’attend visiblement que du plaisir de cette soirée. Ils sont là pour soutenir leur album Less Is More, sur le thème – logique pour ces militants écolos acharnés – de la décroissance, ou plutôt de la croissance locale, sur un modèle différent de celui prôné par le capitalisme emballé qui nous emmène tout droit dans le mur. Ils commencent donc par le titre éponyme, ce qui me permet de réaliser que, en ce qui concerne mon envie d’entendre du « blues-rock rural », comme l’avait qualifié un ami, je vais être déçu. Leur musique ressemble surtout à une sorte de hard rock pataud et brouillon, dont je pressens qu’il ne va tenir la route que grâce à deux éléments : l’énergie déployée, en particulier par Mathieu à la batterie, et la voix, vraiment intéressante, de Laurent, qui va alterner entre chant rauque et falsetto soul du plus bel effet. Pour le reste, je me rends compte que ce que joue le duo n’est pas vraiment ma « tasse de thé » (ou mon verre de tord-boyaux), et je comprends mieux la présence de tee-shirts de metal dans l’assistance.

Mais le problème, ce qui sera pour moi le GROS problème de la soirée, n’est pas dans la musique, mais dans les déclarations – incessantes – de Laurent. Si l’on sourit quand il traite d’emblée Neil Young « d’abruti » (pas une surprise, vu l’imbroglio de l’absence de The Inspector Cluzo en première partie à l’Adidas Arena l’année dernière), il est déjà plus difficile d’avaler l’une de ses premières interactions avec le public, quand il demande qui a lu Guy Debord, et que devant le peu de mains levées dans la fosse, il nous lance un « c’est un peu le pourcentage de gens qui lisent des livres en France, non ? ». Le problème est que ça pourrait être drôle, un peu taquin, mais c’est exactement l’inverse : derrière la bonhommie familière affichée, on reconnaît l’arrogance habituelle de l’intellectuel français, sûr de sa supériorité sur ceux qui ne pensent pas comme lui, sur ceux qui n’ont pas lu les mêmes livres, ceux qui ne connaissent pas les philosophes, etc.

Ce mépris va se traduire tout au long de la soirée par des déclarations de plus en plus désagréables : à propos des Américains ignares, de ces bikers qui ne connaissent pas Thoreau (Quels barbares, ces Américains !) ; à propos de l’accord avec le Mercosur, évidemment inacceptable pour le paysan du Sud-Ouest, sans une pensée pour le paysan sud-américain (le « local » a bon dos, qui fleure bon le nationalisme borné) ; à propos de ces fans qui commettent l’outrage ultime d’aller écouter de la musique à Rock en Seine au lieu de rester dans les petits clubs ; à propos des autres groupes qui ne savent pas jouer et utilisent TOUS des backing tracks ; à propos de ces « communistes millionnaires » (comme Neil Young) ou « milliardaires » (comme Springsteen) qui n’ont pas la légitimité de défendre le peuple ; à propos d’Iggy Pop qui montre sa bite mais ne les autorise pas à reprendre une de ses chansons (ou quelque chose comme ça…) etc. Seuls parangons de vertu dans ce monde pourri, The Inspector Clouzot et leurs potes, qui sont des gens intègres, respectueux, courageux, droits dans leurs bottes. Bon, Laurent, dans un moment d’intense magnanimité, nous rassure : « Des gens bien, il y en a partout ! », soit le genre d’affirmation du même tonneau que le fameux : « Je ne suis pas raciste, j’ai un ami qui est noir ! ». Tout va bien, on respire !

 

Bref entre l’étalage d’une telle autosatisfaction (« Nous, on a des couilles, on joue dans l’Amérique profonde face à des bikers déchaînés ») qui serait ridicule si elle n’était pas aussi puérile, le refus radical d’accepter que d’autres opinions que les siennes peuvent exister, et une posture exsudant ce mépris caractéristique des extrémistes (de droite comme de gauche), il m’est devenu peu à peu insupportable d’assister à un tel déballage. Quant au public, persuadé d'être du "bon côté de l’histoire", il était ravi. Comme sont ravis les fans de MAGA devant un discours de Trump aux USA, ou les LFIstes devant les éructations de Mélenchon et sa clique.

Difficile d’écouter la musique – assez quelconque, à mon goût – jouée ce soir, quand on a un goût aussi désagréable dans la bouche. Juste l’envie de s’enfuir le plus rapidement possible loin de cette exhibition de certitudes inébranlables et de suffisance.

Bon, je suis resté jusqu’au bout. Comme on resterait à un meeting du RN ou de LFI, pour se souvenir du niveau de bêtise qu’on peut atteindre, surtout quand on se prétend « éclairé ».

 

La setlist du concert de The Inspector Cluzo :

Less Is More (Less Is More – 2025)

Catfarm (Less Is More – 2025)

As Stupid As You Can (Less Is More – 2025)

The Outsider (Horizon – 2023)

A Man Outstanding in His Field (We the People of the Soil – 2018)

We Win Together, I'm Losing Alone (Less Is More – 2025)

Fishermen (Rockfarmers – 2016)

Thoreau (Less Is More – 2025)

The Greenwashers (Less Is More – 2025)

Rockophobia (Horizon – 2023)

Almost Cut My Hair (David Crosby cover)

Put Your Hands Up (The 2 Mousquetaires – 2012)

Encore:

Journey Men (Less Is More – 2025)

11 novembre 2025

Alela Diane - Lundi 10 Novembre 2025 - Théâtre l'Athénée

Coucou ! En ce mois de novembre déjà bien rempli, c’est la divine Alela Diane qui revient faire un tour en France. Nul ne saurait évidemment s’en plaindre, même si notre grande muse du folk contemporain n’a pas sorti de nouvel album depuis sa dernière tournée et son passage inoubliable au Trianon, en février 2023. Enfin, pas de nouvel album paru, mais a priori un nouvel album quasi terminé, dont elle nous dévoilera quatre titres, et qui devrait sortir mi‑2026. Mais n’allons pas trop vite et parlons un peu de cette soirée différente, car organisée dans le cadre des soirées jazz (hein ?) au Théâtre Louis‑Jouvet, ou Théâtre de l’Athénée comme on l’appelle encore. Pas un décor très rock’n’roll que ce petit bijou de théâtre baroque, où le public est réparti sur de multiples niveaux verticaux… mais un cadre qui ravira nos visiteuses américaines, fortement dépaysées par un tel amoncellement de dorures vieilles de plusieurs siècles (on n’est pas à Mar‑a‑Lago !).

Quant à moi, ayant eu l’opportunité d’assister à ce concert tardivement, me voici privé du premier rang, réfugié au « balcon » — un troisième niveau surplombant la scène — à côté d’un ami rédacteur à Benzine, qui se chargera du live report de la soirée. Comme l’ami Gilles — qui en est à son quarante-neuvième concert d’Alela Diane —, et Laurence à ses côtés, se chargent des photos, me voilà délivré ce soir de toute responsabilité, et bien décidé à simplement profiter de ce beau moment musical.

20h10 : la soirée démarre, avec un peu de retard, par le duo Two Runner (il faudra que j’essaie de comprendre pourquoi Runner au singulier), deux jeunes femmes sorties des tréfonds de l’Amérique qui jouent un folk assez traditionnel, avec une simplicité et une bonne humeur auxquelles on ne saurait résister. Pour leur premier voyage en France (Paige, la chanteuse, avoue être déjà venue en Allemagne, qu’elle ne considère pas — mais pourquoi — comme faisant partie de la « Proper Europe », comme la France, l’Espagne ou l’Italie !), nos deux musiciennes sont ravies de jouer dans un cadre « historique » comme ce théâtre. Paige nous explique qu’il n’y a qu’une vieille mine d’or qui soit un tant soit peu « historique », justement, chez elle. Bref, on discute, on discute, alors le temps passe vite, mais on a l’occasion d’admirer son merveilleux vieux banjo, datant de la fin du XIXe siècle, au son étonnant, mais qui se désaccorde vite quand il doit voyager ! Je ne dirais pas que j’ai trouvé cette première partie très convaincante ; à la différence de certains amis, j’ai eu l’impression d’être face à du tout‑venant de la musique folklorique US, bien chanté, bien joué, mais pas renversant…

20h50 : … ce qui est, on le sait, l’exact inverse de ce que fait Alela Diane sur scène, c’est‑à‑dire produire une musique faussement simple et calme, mais pleine en fait d’émotion, voire d’une tempête d’émotions cachée derrière la finesse des chansons, et la pureté de la voix de notre chanteuse (folk) préférée.

Belle setlist ce soir pour ce concert où Alela est accompagnée par Two Runner, ce qui lui permet d’adapter certains de ses titres à cette configuration à deux voix, avec banjo et violon : il y a donc quatre nouvelles chansons — à la première écoute, celle qui m’a le plus plu est Dusty Roses, mais cela ne veut rien dire, on verra quand l’album sortira —, le reste étant une sélection pertinente de titres extraits des quatre meilleurs albums de la désormais longue carrière d’Alela. Pas mal de choses en commun avec la setlist du Trianon, il faut l’avouer, mais une orchestration et une atmosphère différentes, très décontractées et joueuses ce soir, ce qui nous privera peut‑être d’émotion (à moins que ce soit ma position loin de la scène qui ait eu cet effet sur moi, c’est bien possible…). Alela a plutôt tendance à plaisanter à propos de son plaisir de beaucoup manger quand elle est en tournée en France, à se réjouir de ne plus souffrir désormais d’être loin de ses deux enfants quand elle est sur la route, etc.

Elle nous raconte la genèse de la chanson The Pirate’s Gospel quand elle avait 21 ans, il y a 21 ans de cela, ce qui débouche sur un sondage dans la salle pour savoir qui se sent plus « pirate » et qui se sent plus « cowboy ». Je braille, quant à moi, mon allégeance aux pirates, tandis qu’Alela met en doute la sincérité de ceux qui se réclament « cowboys », alors qu’on ne voit pas de Stetson dans la salle ! Bref, tout ça est bien sympathique, ce qui n’empêche pas de se dire, à chaque nouvelle chanson, que la qualité du songwriting d’Alela est exceptionnelle !

Petit passage au piano solo, pour, en particulier, une version « low key » de mon titre préféré de tout son répertoire, Ether & Wood, avant de finir par les classiques du premier album (Tired Feet, réclamé par quelqu’un dans le public, Oh! My Mama et The Rifle…). Et puis, en rappel, une interprétation sans sono d’Of Love, qui impressionne.

Et c’est fini, et espérons que nous n’aurons pas à attendre deux ans pour le prochain concert. C’est d’ailleurs peu probable, puisqu’Alela reviendra certainement jouer très vite son nouvel album, à la mi‑2026, pour Gilles et pour le reste de la France.

 

Les musiciennes de Two Runner sur scène :

Paige Anderson – Guitar, banjo, voice

Emilie Rose – Violin, backing vocals

La setlist du concert d’Alela Diane :

Galloping

Dry Grass & Shadows (To Be Still – 2009)

White as Diamonds (To Be Still – 2009)

Émigré (Cusp – 2018)

Dusty Roses

The Pirate's Gospel (The Pirate’s Gospel – 2006)

Tatted Lace (To Be Still – 2009)

Paloma (Looking Glass – 2022)

California

Wide Open Spaces

Dream a River (Looking Glass – 2022)

Ether & Wood (Solo on piano) (Cusp – 2018)

Howling Wind (Solo on piano) (Looking Glass – 2022)

Tired Feet (On request) (The Pirate’s Gospel – 2006)

Oh! My Mama (The Pirate’s Gospel – 2006)

The Rifle (The Pirate’s Gospel – 2006)

Encore:

Of Love (Unplugged) (Looking Glass – 2022)

 

 

16 juin 2022

White Lies - Mercredi 15 juin 2022 - Trabendo (Paris)

White Lies, voilà un nom qu'il vaut mieux ne pas prononcer devant un amateur éclairé de musique, tant on risque l'anathème. Et c'est presque compréhensible, tant les débuts du groupe d’Ealing, en 2008, sous l'ombre écrasante de Joy Division, avaient été déprimants : tendance lourde à la grandiloquence, paroles chargées en clichés, ce pauvre Ian Curtis devait se retourner dans sa tombe en contemplant avec consternation ces disciples-là. Et puis le temps a passé et White Lies a changé. Leur dernier album, As I Try Not to Fall Apart, est très plaisant, plus pop, plus entraînant, même si les préoccupations existentielles assez sombres du groupe demeurent. Qui oserait dire que tout artiste ne mérite pas une seconde chance ? Nous voilà donc en ce premier jour de canicule précoce devant le Trabendo, alors que la majorité de nos amis mélomanes ont préféré l'Olympia avec les Dandy Warhols ou la Cigale avec Sharon Von Etten.

Il est 20 heures et alors que la température monte inexorablement dans un Trabendo qui se remplit, les Parisiens de Serpent vont nous mettre une belle claque : avec d'incontournables accents Talking Heads - un groupe extraordinaire, rappelons-le, ayant inspiré finalement peu de successeurs -, un zeste de Devo dans un chant vaguement névrotique, mais une dureté de ton qui les distingue clairement, Serpent va séduire le public en deux chansons seulement : des chansons impeccables, qui savent monter en puissance en quelques secondes pour approcher l'hystérie (une hystérie qui nous sera refusée ce soir, le public n'étant pas venu pour ça...). A leur tête, l'excellent Lescop, qui avait officié auparavant dans le groupe Asyl, puis en solo, mais il serait injuste de ne pas saluer le brio des deux guitaristes, la frappe du batteur ou le groove du bassiste. Chaque chanson est instantanément accrocheuse, chaque hook de guitare a son impact, les musiciens déploient une énergie folle et semblent aussi beaucoup s’amuser : bref, c’est tout ce qu’on attend d’un bon concert de rock, et au bout d'une demi-heure, alors que Serpent prouvent sur un ébouriffant Cold Sweat qu'ils peuvent aussi aisément aller vers le garage rock qu'ils ont su nous faire danser intelligemment avant, on n'a franchement pas envie qu'ils arrêtent. A revoir très vite.

21h05 : le Trabendo est bondé maintenant d'un public de fans - un public largement féminin - déjà extatique, et on sent que le trio de White Lies va être reçu comme les stars qu’ils ne sont pas vraiment, et que cela compensera certainement la difficulté d’avoir à succéder à une première partie aussi brillante que Serpent.

Trio ? Quatuor plutôt, les trois musiciens originaux étant soutenus par un claviériste au rôle prépondérant, vu l’importance des claviers dans la musique du groupe. Et si la musique de White Lies évoque plus aujourd’hui celle de The Killers, voire de The Cars dans les meilleurs moments, que la cold wave de Joy Division ou le post-punk ré-émulé de Editors ou Interpol, il y a des choses qui n’ont pas changé depuis la dernière fois que nous avons vu le groupe sur scène, il y a plus de dix ans : Harry McVeigh est toujours un chanteur limité qui peine à reproduire les vocaux des albums, mais il peut se dissimuler derrière un son énorme – digne d’un pur stadium rock, alors que nous sommes au Trabendo, bon sang ! Il reste aussi le même frontman embarrassé, visiblement peu à l’aise dans l’interaction avec le public : moins coincé aujourd’hui qu’à l’époque où il était un très jeune homme tiré à quatre épingles dans des costumes trop élégants, il reste à la peine quand il s’agit de bouger un minimum, et chacune de ses rares déclarations à son public (il répétera plusieurs fois qu’il est ravi d’être enfin là, ce soir, faisant référence au concert d’Avril annulé pour cause de Brexit et blocage à la frontière) sonne terriblement forcée…

… Non que cette absence de charisme gêne d’aucune manière le public de White Lies, en transe dès l’intro surpuissante du classique Farewell to the Fairground. Il faut avouer que White Lies a pas mal d’atouts dans son jeu : en tout premier lieu des chansons excellentes, dans une veine 80’s qui ne semble pas s’épuiser, puisque les compositions du nouvel album sont encore meilleures, des chansons dont on apprécie de fredonner les mélodies accrocheuses, voire de brailler en chœur les refrains. Ensuite, une formidable section rythmique qui fait presque se soulever le toit du Trabendo, même si le gros gros son de la batterie a un côté très daté eighties, justement.

Difficile donc de ne pas passer un bon moment pendant cette heure et demie d’un set généreux en tubes, réussissant qui plus est à varier les ambiances puisque la désormais longue discographie du groupe le permet : on aurait presque l’impression d’être revenus trente ou quarante ans en arrière, quand le Rock était encore la musique de la jeunesse et remplissait les stades sans coup férir.

A notre goût, ce seront les nouvelles chansons qui seront les plus convaincantes (Step Outside, brillante, There Is No Cure For It, très rock, I Don’t Want to Go to Mars, superbe en conclusion…), mais, sans surprise, ce seront les vieux hymnes comme l’incontournable – et pénible, à notre avis – Death qui feront se lever tous les bras.

Conclusion : même si White Lies reste un cas compliqué, entre leur talent de compositeurs et leur difficulté à se transcender sur scène avec un format musical finalement très conventionnel, il est impossible de ne pas prendre un vrai plaisir devant ce rituel éternel du concert de Rock « classique ». Tiens, on aurait même pu allumer nos briquets (et pas nos portables), comme à la grande époque : mais White Lies ne joue aucune ballade romantique (et c’est tout à leur honneur). Et il faisait beaucoup trop chaud pour ça, de toute façon !

La setlist du concert de White Lies :

Farewell to the Fairground (To Lose My Life… - 2009)

There Goes Our Love Again (Big TV – 2013)

Am I Really Going to Die (As I Try Not to Fall Apart – 2022)

To Lose My Life (To Lose My Life… - 2009)

Hurt My Heart (Five – 2019)

Time to Give (Five – 2019)

Is My Love Enough (Friends – 2016)

Step Outside (As I Try Not to Fall Apart – 2022)

First Time Caller (Big TV – 2013)

Big TV (Big TV – 2013)

There Is No Cure For It (As I Try Not to Fall Apart – 2022)

Unfinished Business (To Lose My Life… - 2009)

Tokyo (Five – 2019)

I Don't Want to Go to Mars (As I Try Not to Fall Apart – 2022)

Encore:

Death (To Lose My Life… - 2009)

As I Try Not to Fall Apart (As I Try Not to Fall Apart – 2022)

Bigger Than Us (Ritual – 2011)

7 juin 2022

Kikagaku Moyo - Lundi 6 Juin 2022 - Trabendo (Paris)

Après la claque que la plupart d’entre nous ont reçue au Festival Lévitation ce week-end, il était inconcevable de ne pas revoir et réécouter (une dernière fois ?) Kikagaku Moyo sur scène (puisqu’ils passaient dans la foulée à Paris)… tout en sachant que le cadre intimiste du Trabendo allait changer la perception que nous aurions de leur musique. Quand on pénètre d'ailleurs dans la salle, on est effrayé par l'accumulation du matériel du groupe sur une scène bien trop petite pour eux...

20h : les deux Taïwanais de Mong Tong entrent en scène, guitares en bandoulière, et se placent devant leurs claviers et ordinateur... avant de se bander les yeux ! Un concept pour le moins original dont on aimerait connaître le sens (symbolique ?)... et qui ne les empêche pas d'interpréter parfaitement leur musique instrumentale, couvrant un large spectre sonore : ambient music, sonorités orientales, basse groovy, envolées lyriques des claviers, guitare wah-wah, dérapages bruitistes, tout se mélange au fil des morceaux, et tout finit par s'assembler en... une invitation sensorielle au voyage qui s'avère étonnamment plaisante. Les deux frères revendiquent apparemment leur amour du paranormal et leur culture de Bandes Originales de jeux vidéo, et peut-être que ceci explique cela... 40 minutes, c'est néanmoins un tout petit peu long, surtout lorsque l'atmosphère au Trabendo est aussi étouffante que ce soir...

21h05 : A la différence de la longue entrée en matière dont nous avaient gratifiés les cinq musiciens de Kikagaku Moyo à Angers, on rentre cette fois de plein fouet dans la musique du groupe, par son versant le plus rock et le plus psyché, grâce à l’enchaînement de Carboard Pile et du très dansant (et donc bien nommé…) Dancing Blue, les deux morceaux qui ouvrent le dernier album du groupe, Kumoyo Island. Pourquoi pas ? Les Japonais sont réputés pour changer de setlist chaque soir, et il est clair que ce soir ils ont voulu emballer directement le public au lieu de nous offrir une immersion progressive.

La construction du set sera donc bien différente de la montée en puissance progressive de Lévitation, et aura plus l’aspect de montagnes russes : le très accrocheur Dripping Sun, sommet complexe et réjouissant de l’album Masana Temples, est cette fois la pièce maîtresse du set, placée en son centre. L’intro à la basse et les premiers accords, très morriconiens, sont accueillis par des cris de joie des fans, avant que le maelstrom de guitare ne nous engloutisse tous, et que les ruptures régulières de rythme et de ton ne nous emportent dans le monde mystérieux de ce groupe réellement étonnant. Et puis, bien logiquement, les moments violents le sont dix fois plus que sur la version de l’album : à ces moments-là, assez brefs (trop brefs ?), Kikagaku Moyo est une incroyable machine de guerre…

Vu de près cette fois, on apprécie beaucoup plus encore le jeu de sitar de Ryu Kurosawa, allant suivant les morceaux des sonorités indiennes les plus traditionnelles (Ravi Shankar, quelqu’un ?) à des explosions électriques que n’aurait pas renié Jimmy Page à la grande époque de Led Zeppelin.

Mais au final, c’est bien Daoud Popal qui impressionne le plus : charismatique en diable, vêtu de son pantalon tellement large qu’on croit qu’il s’agit d’une robe, pieds nus, c’est à nouveau lui qui monopolise l’attention lors de la dernière partie du set, en particulier sur une version de Gatherings exceptionnelle, où l’orgue de Ruy est elle aussi parfaitement envoûtante : tout le Trabendo est comme en transe, et même s’il nous aura fallu finalement plus longtemps, ce soir, pour entrer dans le jeu du groupe, ils nous tiennent désormais totalement à leur merci. Lorsque le morceau accélère dans sa dernière partie, on est presque du côté des moments les plus forts d’un groupe comme Oh Sees, avec toutefois encore une certaine retenue de la part des musiciens qui restent clairement dans la maîtrise. La même approche se poursuit avec un Silver Owl tout aussi épique, avant que la balade rêveuse de Kogarashi ne marque la fin du set.

Tout le monde hurle pour réclamer un rappel, tant il est hors de question que le groupe disparaisse ainsi, et ce sera l’un des morceaux les plus charmants, les plus faciles du dernier album, Monaka, joué avec tendresse et subtilité : un vrai message d’amour du groupe, chanté par un Tomo Katsurada qui sourit aux anges, avec le sitar qui tricote des arpèges (mais est-ce le bon mot ?) rêveurs.

On ne peut pas croire que ce soit la dernière fois que ces musiciens exceptionnels se produisent devant nous (comme on ne peut pas croire non plus qu’ils soient totalement autodidactes, tant leur virtuosité est désormais impressionnante…) : non, on va dire que Kikagaku Moyo vont faire une pause, qu’ils vont vaquer à d’autres occupations quelques mois, quelques années au pire, et qu’on les reverra un jour…

… Qu’on les reverra bientôt !

Les musiciens de Kikagaku Moyo sur scène :

Go Kurosawa – drums, vocals

Tomo Katsurada – guitar, vocals

Kotsu Guy - bass

Daoud Popal - guitar

Ryu Kurosawa – sitar, keyboards

La setlist du concert de Kikagaku Moyo :

Cardboard Pile (Kumoyo Island – 2022)

Dancing Blue (Kumoyo Island – 2022)

Orange Peel (Masana Temples – 2018)

Yayoi, Iyayoi (Kumoyo Island – 2022)

Entrance (Masana Temples – 2018)

Dripping Sun (Masana Temples – 2018)

Zo no Senaka (Kikagaku Moyo - 2013)

Nazo Nazo (Masana Temples – 2018)

Gatherings (Masana Temples – 2018)

Silver Owl (House in the Tall Grass - 2016)

Encore:

Monaka (Kumoyo Island – 2022)

5 juin 2022

Kim Gordon / Pond / Kikagaku Moyo - Samedi 4 Juin 2022- Chabada (Angers) - Festival Lévitation

Notre seconde journée à Lévitation débute une heure plus tôt, sans défection annoncée cette fois, mais avec une météo plus menaçante qui réduit nos chances de passer à travers les gouttes. Le programme de la journée est encore des plus copieux, heureusement que nous avons repris des forces depuis la veille.

17h : ce sont les locaux de l’étape, les Angevins de Péniche qui ouvrent le bal ce samedi, et à chaque fois qu'on les voit, on les trouve meilleurs. Leur post-rock instrumental, à la fois mélodique et percutant, semble littéralement ouvrir des fenêtres dans la réalité. En plus ces jeunes amateurs de l'élément liquide ne manquent jamais d'humour : « Pour ceux qui aiment Roland Garros, le prochain morceau en parle, il s'appelle Vendée Globe »... le genre. Leur implication physique provoque systématiquement l'enthousiasme du public. Le seul problème de leur musique, qui explose régulièrement de manière fabuleuse, c'est qu'elle est tellement tellurique qu'elle provoque la pluie ! 35 minutes de pur plaisir : cette péniche est insubmersible !

 

 

 

17h35 : Servo, c'est aussi très impressionnant musicalement, tout en puissance noire, quasi jusqu'au-boutiste. On est dans l'héritage direct de la cold wave symbolisée par Joy Division : vêtements noirs, sourires rarissimes, voix sépulcrale, martellement de la batterie et basse jouée au médiator, on n'est pas dépaysé. Mais Servo pousse tous les curseurs dans le rouge, et c'est là que se niche leur différence, leur originalité. Certains pics paroxystiques impressionnent. Une valeur sûre de la scène post punk française, même s'ils gagneraient à s'écarter un peu de la doxa. Et à sourire un peu.

18h15 : alors qu'une pluie violente a un peu perturbé le set de Servo, le soleil est revenu pour celui des Normands de You Said Strange, qui nous proposent leur drôle de rock mâtiné de pop complexe, propulsé par une rythmique puissante, et avec désormais l'ajout vraiment bienvenu d'un sax. Le set commence par les nouveaux morceaux du dernier (et excellent) album, qui a été salué par une critique unanime, mais, nous qui suivons le groupe depuis longtemps, apprécions aussi de nous replonger dans les vieux titres avec lesquels nous les avons découverts.

Reste que le set souffrira cette fois d'une sorte d'uniformité, peut-être due à un son imparfait, ou bien à un excès de sérieux : on a ressenti moins de passion dans cette musique que d'accoutumée, en particulier dans des petites salles... Heureusement le morceau final, leur « classique » The Way to the Holy War, intense, puis mélodique, conclut leur prestation sur une note haute.

19h00 : on se dit a priori que nos chères filles de la Vallée de la Mort méritent le soleil, et que le départ des nuages orageux leur offre un accueil chaleureux approprié. Comme toujours, le trio féminin est souriant, s'amuse, alors que Larry, à la guitare, reste concentré, presque austère. Bonnie fait des petits signes aux fans des premiers rangs lorsqu'elle repère un visage connu. Comme quoi on peut jouer de la musique sombre et oppressante en s'amusant (message à nos amis de Servo !). Le son est excellent et du coup le set prend une dimension qu'il n'avait pas au Supersonic quelques jours plus tôt. Grosses accélérations, déluge de riffs tueurs, ça peut headbanguer sans problème... sans pour autant perdre le sourire. Bon, lorsque le soleil qui descend la frappe en plein visage, Bonnie en bonne mini-prêtresse gothique, habituée à ne sortir que la nuit, souffre, mais les encouragements du public l'aident à rester joyeuse. Oscillant entre mélodies pop sucrées, rock dur (stoogien, pour ainsi dire) et ambiances plus psychédéliques, la musique des Death Valley Girls – que nous avons entendu qualifier de « pâteuse », il faut le signaler ! – est une sorte de condensé du meilleur des seventies. A la fin, Bonnie descend nous faire la bise, remettre sa setlist en main propre à une fidèle des concerts du groupe, avant de chanter depuis la barrière : bref c’est la Bonnie qu’on aime ! Le set se termine sans qu'elle puisse remonter sur scène, trop haute. Pas grave, on est tous ensemble à s'amuser. Smile !

19h40 : le contraste est brutal avec Gustaf, autre groupe féminin, mais originaire de cette fois de New York City : pas du point de vue sourires, également dispensés largement par Lydia Gammill et sa bande, mais dans le style musical, typique du Brooklyn des années 2020. On passe donc du rock du XXème siècle à celui du XXIème, et c'est bien là la magie des festivals aventureux comme Lévitation. Vocaux rappés, groove omniprésent, Gustaf poursuit et actualise la musique inventée dans les années 80 par les Talking Heads. Lydia est une front woman passionnante, théâtrale, alternant menaces, postures de malaise, et plaisanteries. Elle interprète ses chansons plutôt qu'elle ne les chante, et c'est un régal de la voir passer par tous ces états, de très drôle (sur Dog, par exemple) à franchement très inquiétante (sur la majorité des titres il faut bien le reconnaître). Les effets électroniques sur la voix de Tarra, la choriste, - masculinisée - rajoutent de l'étrangeté. Best Behavior, puis Dream, avec la basse énorme de Tine, font décoller la fusée au bout de 25 minutes, même si le public reste trop sage. A la fin, sur leur lancée, Gustaf seront les premiers à enfreindre les strictes consignes d'horaire, et les organisateurs ne seront visiblement pas très heureux que le groupe ait lancé son dernier morceau alors qu'on leur demandait d'arrêter. Gustaf, le groupe le plus punk du festival ?

20h25 : BRUIT ≤, c'est encore une rupture de ton totale : une musique purement instrumentale, un post-rock intense, avec comme première particularité saillante, l'usage d'instruments à cordes en complément des « outils » traditionnels du rock. Discours scientifique enregistré (« pour une société sans compétition »...), longues plages planantes suivies de déchaînements, usage - intempestif - d'infras basses... voilà un trip qui s’avère assez austère et qu'il est difficile d'apprécier dans le contexte d'un festival… Ce qui a tendance, alors que les 21h s'approchent, à faire s'exiler le public moins réceptif vers les food trucks et les bars.

21h10 : Kim Gordon, ex-emblème des géniaux Sonic Youth (dont on ne se remettra jamais de la séparation), est la première « véritable » star de la journée. Chemisier de satin, cravate noire et improbable short de cuir noir, Kim officie au chant – et un peu à la guitare -, assistée par un redoutable trio guitare-basse-batterie féminin. Derrière les musiciennes, sur l’écran du fond de la scène Réverbération, des vidéos montrent des véhicules, des rues, des paysages, en de longs travellings de l'Amérique vue depuis ses routes. La musique de Kim Gordon n’a plus rien à voir avec celle de son ancien groupe, elle est largement déconstruite, plus expérimentale encore, avec des passages plus traditionnels, plus rock qui, évidemment, échauffent le public. Le chant de Kim reste neutre, sur un mode souvent récitatif (à noter que les paroles de ses morceaux sont placés devant elle sur un pupitre en cas de trou de mémoire). Difficile de s'impliquer dans une musique aussi abstraite, et surtout totalement dépourvue d’émotions. On s'ennuie vite, et pas mal de spectateurs déclarent forfait avant la fin de la longue heure impartie à Kim. Admettons quand même qu’un morceau vers la fin ressuscitera temporairement les fantômes de Sonic Youth, mais la déception n’en est finalement que plus grande…

22h15 : Rien de mieux pour se remettre le moral qu’un concert de Pond, en fait : et ça tombe bien, c’est ce que la programmation nous propose ! Pond, le groupe jumeau de Tame Impala, fait un peu n’importe quoi musicalement, mais s’avère sur la distance bien plus sympathique que le groupe de Kevin Parker : entre pop festive, tubes un peu racoleurs, rock musclé, funk /soul douce à l’oreille, Pond ne choisissent pas, et c’est tant mieux. Un seul mot d’ordre, faire plaisir au public en se faisant plaisir à soi-même... Mais Pond, sans déprécier nullement le talent des autres musiciens, impeccables, c’est avant tout le leader, chanteur-guitariste, Nick Albrook : cet insaisissable ludion, sorte de jeune frère de Beck qui se prend pour Mick Jagger, est toujours aussi spectaculaire et excessif, au point qu’on est en droit de se demander à quelles substances il carbure. On peut aussi trouver qu’il en fait beaucoup, beaucoup trop avec ses poses provocantes, son délire scénique continuel, et sa logorrhée amoureuse, mais quand on le voit de près, on se rend bien compte que ce mec est un… gentil, derrière son comportement de diablotin polisson toujours à la recherche de nouvelles frasques. Et puis il est quand même capable de franchir en deux bonds l'espace de la fosse pour venir chanter perché sur ses fans, et repartir aussi rapidement rejoindre ses copains sur scène : le genre d’exploit physique qu’on n'a vu personne d’autre accomplir pendant le festival. Bref, Pond nous offre du rock avec de l'énergie, des jolies mélodies, et une grosse dose de fun : à la fin du set, il y a un véritable moshpit qui s'est formé devant la scène où les gens ne pogotent pas mais dansent comme des fous. Oui, Pond, c'est ça, de la pure joie de vivre, d'être ensemble. Aucune raison de ne pas en profiter !

23h10 : On en arrive enfin à la grosse, grosse promesse de ce festival, qui surpasse toutes les autres : Kikagaku Moyo, l’énorme groupe psyché japonais qui a annoncé la fin de sa carrière et effectue une dernière tournée mondiale qu’il ne s’agit, bien entendu, de ne manquer sous aucun prétexte ! Le set de nos « motifs géométriques » (ce serait apparemment la traduction du nom du groupe…) démarre lentement, sur un mode introspectif qui ne manque pas d’être fascinant : les musiciens sont en cercle, et semblent se concentrer, se soutenir les uns les autres pour trouver la voie qui va permettre à leur musique de naître à nouveau. On remarque évidemment tout de suite que l’un des musiciens, Ryu Kurosawa, joue – debout malgré les dimensions de l’instrument – du sitar, dont il tirera des sons variant du plus traditionnel au plus moderne. L’aspect initialement méditatif de la musique laisse peu à peu place à la construction d'une atmosphère psychédélique qui rappelle fortement celle de King Gizzard (particulièrement dans leurs disques d’expérience microtonale). Et on assiste enfin à l’inclusion de poussées fiévreuses d’inspiration rock plus occidentale, plus classique… Le résultat est spectaculairement beau, émotionnel, et vite très excitant…

Plus le concert avance, plus l'alchimie fonctionne, et le public entre en transe, on voit même des slammers surfer sur la foule, sur une musique qui ne semble pourtant guère encourager ce genre d’excès ! Le plaisir des musiciens est visible, tangible même. Il est difficile de concevoir qu'on assiste à une tournée d'adieu, à la fin d'un groupe, tant on sent l’amitié, la ferveur commune qui règnent sur scène. Les 15 dernières minutes frôlent l'extase, avec un Daoud Popal au charisme redoutable qui prend des parties de guitare littéralement colossales.

On ne veut pas les laisser partir au bout d'une heure, et ils ne veulent pas s'en aller non plus. Mais les timings d'un festival sont malheureusement impérieux, et les organisateurs signalent qu’il est temps d’arrêter les choses sérieuses et de « faire la teuf » sur de l’électro conviviale…

00h15 : Mais après avoir vécu des moments d’une telle splendeur, il est à peu près inconcevable d'écouter Pelada, un duo montréalais d'électro chantée en espagnol (oui, c'est un concept, et pas le meilleur qu’on ait vu). La performance de la chanteuse – d’origine colombienne – Chris Vargas, au look spectaculaire, frôle la provocation punk, en ligne avec des textes militants et même violents. Mais il faut bien dire que tout ça sonne très creux, et quand la chanteuse prend à partie les éclairagistes en leur disant que leurs lumières sont pourries, nous décidons que nous en avons assez vu et entendu…

… Et qu’il est temps de clore cette longue et riche journée passée à « léviter » (et même aussi, à « redescendre » sur terre…).

La setlist du concert de Death Valley Girls :

Abre Camino (Darkness Rains – 2018)

Street Justice (Darkness Rains – 2018)

More Dead (Darkness Rains – 2018)

Death Valley Boogie (Glow In the Dark – 2016)

Magic Powers

Disco (Glow In the Dark – 2016)

I’m a Man Too (Glow In the Dark – 2016)

Little Fish

The Universe (Under the Spell of Joy – 2020)

Disaster (Is What We're After) (Darkness Rains – 2018)

Electric High (Street Venom – 2014)

4 juin 2022

Kevin Morby / Gilla Band - Vendredi 3 Juin 2022- Chabada (Angers) - Festival Lévitation

A peine débarqués de notre TGV dans la bonne (et belle) ville d’Angers, sous un soleil de plomb, une mauvaise nouvelle nous frappe entre les deux yeux : l'annulation en toute dernière minute de Dry Cleaning, du fait des pratiques commerciales d’Easy Jet qui a annulé des vols. Conséquence, outre le fait que nous n’aurons pas le plaisir de voir ce groupe qui était l’un des sommets de l’affiche de ce premier jour du Festival Lévitation, nous découvrons que l’ordre de passage des groupes, qui auront un peu plus de temps pour leurs sets, est bouleversé, engendrant une certaine confusion, sinon sur le site du Chabada, mais du moins dans nos têtes…

Il est déjà 18h50 quand Stuffed Foxes - originellement programmés en second - attaquent le premier concert de la soirée. Il fait encore chaud et le soleil est là, après que les quelques nuages d'orage prévus se soient dispersés sans faire de dégâts. Principalement instrumental, le rock psyché (ou pas ? leurs influences sont loin d’être évidentes) hyper puissant des « renards empaillés » tourangeaux est toujours aussi convaincant, et on oserait même affirmer qu'ils ont encore progressé depuis la dernière fois où on les a applaudis, en août 21 : les six musiciens - dont 3 guitaristes, rappelons-le (et même 4 sur l’un des titres !) jouent toujours de manière aussi intense et exaltée, et la violence cathartique de leur musique s’avère irrésistible. Un visiteur écossais rencontré dans le bus qui nous menait au festival exulte : « Je suis heureux, je peux rentrer à l’hôtel tout de suite, j’ai vu le meilleur groupe possible aujourd’hui ! ». Une fois encore, quel bonheur de réaliser que nous avons en France une réserve de groupes avec un tel potentiel ! 40 minutes bénies par les Dieux du Rock'n'Roll. Et un démarrage de grande classe pour ce festival… qui malheureusement va marquer le pas avec les artistes suivants…

19h30 : Albinos Congo, sur la scène Elévation située juste en face de la scène Réverbération où jouaient Stuffed Foxes, a un nom qui ne donne pas forcément très envie. Malgré un look moins « conventionnel » que les sombres rockers de Stuffed Foxes vêtus de noir, et en dépit d’une tendance à l'humour absurde, ils jouent lourd et fort. C'est heavy, c’est baroque parfois (le chanteur aux lunettes jaunes aime pousser sa voix dans les aigus et faire le mariole), mais, paradoxalement, leur set manque de (vraie) déraison, et pire encore, d'enthousiasme. Un final plus radical n'arrivera malheureusement pas à compenser une notable absence d'inspiration, et on passera rapidement à la suite…

20h20 : Dans la même logique (pas trop logique, en fait…) d'inversion de l'ordre de passage des groupes, on retrouve la scène Réverbération où la jeune troupe de Black Country, New Road est encore en train de faire son soundcheck. C’est le concert de tous les dangers de la journée : ce groupe phare de la nouvelle musique britannique est, on le sait, désormais privé d’Isaac Wood, son génial leader. Et poursuit sa route avec de nouvelles chansons, une nouvelle (?) direction musicale, ce qui ne manque pas de courage. Nous étions évidemment inquiets, et ce set ne fera rien pour dissiper nos inquiétudes, loin de là, même si on veut bien admettre que le fait de ne pas connaître les morceaux interprétés – tous nouveaux, pour marquer la rupture avec l’époque Isaac Wood -, ne favorise pas notre immersion dans une musique toujours complexe, qui est la plupart du temps proche du rock progressif. Ou disons du folk progressif, vu les instruments utilisés (violon, flûte, accordéon).

Au chant, trois musiciens se relaient avec un bonheur inégal : c'est Tyler Hyde, la petite bassiste qui, même si elle n’a pas la plus belle voix, se tire le mieux de l'exercice. On retrouve çà et là les accents (le lyrisme pop...) de Divine Comedy qui existaient déjà auparavant. Quand la musique monte en puissance, ce qui est trop rare, elle devient plus convaincante... mais à chaque fois le soufflé retombe. Peut-être le groupe ne s'est-il pas encore assez éloigné de son style original, ce qui le condamne aux comparaisons défavorables avec son passé... C’est néanmoins intéressant de voir le groupe travailler ensemble sur scène, pour trouver une manière d'interpréter, d'exprimer leur nouvelle musique qui puisse nous toucher : une chanson plus classique, piano-voix (May Kershaw, la claviériste, pour le coup), pourrait indiquer une direction musicale qui irait mieux au nouveau Black Country, New Road. Ils ne joueront pas l'heure qui leur est impartie mais seulement 45 minutes, et leur dernier morceau, plus emphatique, fonctionnera suffisamment bien pour que l'on ne se quitte pas trop, trop déçus…

21h10 : nous attendions beaucoup de Automatic, girl band angeleno vaguement punky qui a choisi les claviers pour remplacer la guitare. Malheureusement le set démarre assez lentement, sur des morceaux qui manquent de folie, de rythme et même simplement d'intensité. Il faut attendre Energy, un nouveau titre bien nommé pour qu'on remue un peu. Mais notre plaisir est de courte durée, les trois filles ne semblent pas vouloir aller au-delà d'une interprétation très sage de leurs (plutôt bonnes) chansons. On apprécie les mélodies pop sucrées, les synthés au son très eighties, la basse jouée au médiator, l'ambiance générale "club", très New Order par moments ... mais on aimerait plus de conviction, ou simplement de plaisir de jouer sur scène. Il est clair que, délaissant l’option punk / Suicide possible après leur premier LP, le trio a choisi de tenter le succès commercial, avec une musique dansante et lisse.

22h15 : Kevin Morby, enfin, après un programme qui s’est avéré décevant, une fois les Stuffed Foxes passés ! Soyons sincères, Morby est l'une des grandes raisons pour lesquelles nous sommes là ce soir : l'espoir insensé de revivre l’expérience extraordinaire du Bataclan est là, et menace d’ailleurs de créer la déception, la barre ayant été placée très haut.

Mais Morby est en ce moment sur une dynamique triomphale, et son heure dix minutes de concert va le confirmer : même avec une setlist réduite (pas de Bittersweet, Tn, pas de Goodbye to Good times ce soir, et ces titres nous ont manqué…), ça fait impeccablement le job, entre un groupe puissant (quand il le faut) et subtil, et Morby qui alterne chansons excitantes à reprendre en chœur (This Is a Photograph, en introduction dantesque !) et moments d’émotion intense (Parade, les larmes aux yeux…). Et bien sûr, et heureusement, on boucle le concert avec une version colossale de Harlem River : les poils dressés sur les bras, les yeux embués, et puis après les qualificatifs incontournables : « incroyable », « fou », « magique »… Signalons aussi que, paradoxalement pour un concert de « folk-rock », le public est largement parti en vrille, avec slam et moshpit. Comme quoi, Kevin Morby, il sait vraiment tout faire.

23h30 : grossi, barbu, adulte… Dara Kiely ne met que quelques minutes pour mettre le feu à la foule de ses fans surexcités : Gilla Band (ex Girl Band, depuis moins d’un an) ne se laisse pas impressionner par le triomphe de Morby. De toute façon, on joue dans une cour bien différente rendant toute comparaison impossible, et permettant d’aller chercher notre plaisir dans des endroits différents du corps et du cerveau. Gilla Band, régulièrement qualifié de groupe le plus important, le plus novateur de son époque, c’est une musique mi-techno (mais largement jouée en format rock band traditionnel), mi-indus, sur lequel Dara, dont on connaît les problèmes psychiatriques majeurs, harangue, récite, chantonne, murmure, et finalement hurle. Tout ça avec des accents occasionnels de désespoir qui frappent au plexus. Gilla Band, pour beaucoup – et ils n’ont pas tort – c’est juste du bruit. Et pourtant, il est difficile de résister à l’excitation qui naît au sein du chaos : il faut seulement apprendre à lâcher prise, et à admettre qu’à force d’abstraction, on peut rencontrer une sorte de vérité profonde. D’ailleurs, le festival finit par complètement lâcher prise sur le final techno de Why Did They Bury Their Bodies Under My Garage ? Une tuerie, et une conclusion parfaite à une journée inégale.

Demain sera un autre jour.

La setlist du concert de Black Country, New Road :

Up Song

The Boy

I Won't Always Love You

Across the Pond Friend

Laughing Song

The Wrong Trousers

Turbines/Pigs

Dancers

1 juin 2022

Death Valley Girls - Mardi 31 Mai 2022 - Supersonic (Paris)

C'est évidemment une superbe occasion de retrouver les formidables Death Valley Girls dans un cadre aussi intime que celui du Supersonic, qui continue à proposer une programmation passionnante. On anticipe beaucoup de monde ce soir rue Biscornet... Il vaut mieux se pointer tôt pour assurer la place au premier rang !

 

 

20h30 : Jeff Kaufman (enfin c’est ainsi qu’il nous est présenté…) est à la batterie, il chante d’une voix régulièrement impressionnante, et il est accompagné de deux guitaristes qui portent des masques à son effigie. La musique que le trio joue, ou plutôt le chaos qu'il crée est à la fois drôle - pas mal d'humour tout au long du set -, originale (on a bien du mal à identifier des références dans ce mélange improbable) et parfois très maladroite (comme sur l’avant-dernier titre funky joué avec les pieds !). S’agit-il d’une démarche de déconstruction dadaïste parfois mal maîtrisée ? Ont-ils trop d'ambition sans doute par rapport aux capacités des musiciens ? Tout est possible, vu les réactions plutôt tièdes du public, qui a visiblement du mal à rentrer dedans. Pourtant, à notre avis, la démarche est intéressante et témoigne d’une forte personnalité. Ils s'appellent JK & the GGG's. Pas sûr qu'ils aillent bien loin, mais si la musique qu’on aime reste aussi vivante, c’est beaucoup grâce à des gens comme eux. Respect !

21h30 : malgré leur nom, les East End Girls ne sont ni des filles (enfin il y a deux mecs et une fille, à la batterie) et ne viennent pas de l'East End new yorkais. En revanche, ils ne font pas non plus de musique : des chansons informes, des vocaux insupportables, une rythmique qui ne fonctionne pas, une guitare pénible et à côté de la plaque, et même des moogs décalés. Cela fait longtemps qu'on n'a pas entendu quelque chose d'aussi mauvais au Supersonic.

22h30 : c'est donc le grand retour parisien de Death Valley Girls, notre girls band californien préféré, qui n'a pas pu venir plus tôt défendre son dernier album en date, le très réussi Under the Spell of Joy. On leur souhaite la bienvenue, et les grands sourires des trois filles tout au long du set nous feront chaud au cœur…

Apres l'introduction impressionnante, façon « slowburn » de Abre Camino (le bien nommé : « ouvre le chemin »…), le concert va parfois manquer de souffle : il faut admettre à la défense des filles que l'ambiance délétère qui régnait ce soir au Supersonic, avec une bonne bande de spectateurs alcoolisés qui cherchaient surtout à créer la pagaille, n'a pas aidé le set. On a vu le groupe prendre plusieurs pauses entre les chansons pour gérer la situation difficile au premier rang. Ce qui nous a permis d'apprécier la gentillesse de Bonnie Bloomgarden, la chanteuse, qui a fait monter des spectatrices sur scène sur deux chansons, pour l'ambiance festive mais peut-être un peu aussi pour les protéger des ivrognes... Avec un son qui manquait parfois de puissance sur les morceaux les plus agressifs, il valait mieux se concentrer sur les chansons plus pop, voire parfois plus atmosphériques – comme le formidablement halluciné The Universe - caractéristiques de l'évolution du groupe.

Occupée à gérer son clavier et ses retours, abandonnant trop rapidement à notre goût sa guitare pour se consacrer aux claviers, Bonnie nous a paru parfois pas complètement impliquée dans ses chansons, mais le groupe a assuré le show en faisant preuve d'une bonne humeur, d'une joie d’être ensemble et de jouer inaltérables.

On remarque que le dernier disque n’est pas particulièrement à l’honneur sur la setlist, et que les filles sont déjà avec de nouvelles chansons, dont le percutant Magic Powers : on a donc hâte de les découvrir sur un nouvel album… Le set s'arrête au bout de 50 minutes seulement, et on se dit qu'il va falloir les revoir très vite dans de meilleures conditions : et pourquoi pas à Levitation le week-end prochain ?

La setlist du concert de Death Valley Girls :

Abre Camino (Darkness Rains – 2018)

Street Justice (Darkness Rains – 2018)

More Dead (Darkness Rains – 2018)

Death Valley Boogie (Glow In the Dark – 2016)

What Are The Odds?

Magic Powers

Disco (Glow In the Dark – 2016)

Little Fish

The Universe (Under the Spell of Joy – 2020)

Disaster (Is What We're After) (Darkness Rains – 2018)

10 Day Miracle Challenge (Under the Spell of Joy – 2020)

Electric High (Street Venom – 2014)

31 mai 2022

Nada Surf - Lundi 30 Mai 2022 - Bataclan (Paris)

Avec l’encombrement des salles résultant des reports de la période Covid se superposant aux tournées « normales », le casse-tête du choix continue à s’intensifier à Paris (oui, on sait, c’est un problème de riches !). Car comment décider ce soir, entre Kim Gordon, The National et Nada Surf qui jouent tous les trois dans la capitale, et qui s’adressent peu ou prou au même type de public ?

Comme une dose de positivité ne fait pas de mal, on opte pour Nada Surf, en passage – reporté de près de deux ans – au Bataclan, quasiment sold out pour le coup, et rempli d’une foule de fans particulièrement amoureux de leur groupe.

19h20 : c’est une sorte de vieux jeune homme aux cheveux bleus qui monte sur scène. Il est Californien, est coutumier des premières parties de Nada Surf qui l’emmènent souvent avec eux, il s'appelle John Vanderslice, et il est seul avec sa guitare électrique et une boîte à effets qui ne semble pas dater d’hier. Ce qui est étonnant et sympathique de prime abord avec John, c’est qu’il est dans l’interaction totale avec le public, et qu’il n’a pas peur de prendre des risques. Il passe un papier au premier rang pour que nous écrivions les questions que nous aimerions lui poser, s'engageant à y répondre en toute honnêteté. Il nous présente sa girlfriend dans la salle, qui vient de débarquer des US, et plus tard nous demandera de lui offrir un verre de vin... Ses chansons, interprétées avec quelquefois l'aide d'une beat box, sont curieusement déstructurées, sans mélodie ni rythme, uniquement portées par sa voix – singulière, intéressante, et parfois très émotionnelle. La démarche est belle, avec un mélange indécidable de sincérité totale et de sens inné du spectacle, au risque, à la longue, d'une certaine complaisance. C'est juste dommage que les chansons - aux textes éminemment personnels - ne soient pas un tout petit peu plus accrocheuses. Une forte personnalité quand même, et c'est dommage finalement que le set se soit étiré sur 45 minutes, définitivement trop longues par rapport à ce que John a à offrir.

20h30 : Le quatuor de Nada Surf attaque le set par l’ouverture de leur dernier album (Never Not Together, datant de 2020), So Much Love, et le ton pour la soirée est donné : on est dans un univers lumineux, positif, où les belles mélodies entraînantes sont portées par une énergie électrique assez irrésistible : « So much love in the air / So much love, it's always there / How much love trapped inside? / So much love, show it some light » (Tant d'amour dans l'air / Tant d'amour, toujours là / Combien d'amour emprisonné en nous ? / Tant d'amour, montrons-lui un peu de lumière). Gentillet ? Niais, même ? Il est facile de se moquer d’un groupe comme Nada Surf qui refuse la noirceur habituelle de la « rock’n’roll attitude » et préfère enchanter nos vies… sans parler du nombre de leurs tubes qui comportent le mot « LOVE » dans leur titre. Mais c’est aussi un groupe capable de balancer du vrai rock qui cogne et qui fait mouche, comme on le vérifie immédiatement ensuite avec Hi-Speed Soul, et ses riffs de guitare agressifs, puis The Plan en forme de déflagration punk. Ira tape dur à la batterie, régulièrement très impressionnant, et Daniel – avec ses belles dreadlocks – est l’un de ces rares bassistes qui dansent sur scène, toujours prêt à énergiser les chansons… A noter que, même si cela ne semble pas encore complètement officiel, le lead guitariste Doug Gillard ne fait plus partie de Nada Surf, et qu’il est « remplacé » par un clavier, ce qui change un peu la texture du power-pop du groupe…

Autour de nous, tout le monde sourit, et chante : on voit combien Nada Surf est un groupe qui fédère. On se laisse aller à rêver à un monde meilleur où Nada Surf serait à la place de Coldplay jouant dans des stades bondés, un monde où on pourrait composer et jouer des chansons populaires sans renoncer pour autant à l’énergie rock’n’roll… Tout le set, de près d’une heure trois quarts que Nada Surf va nous offrir, avec une générosité totale, ce soir, sera ainsi, oscillant entre positivité souriante et déflagrations rock. Pour nous, le meilleur moment du concert sera probablement le très beau See These Bones, le morceau le plus franchement mélancolique de la soirée… ce qui prouve quand même que nous sommes bien accros à la tristesse et avons un peu de mal à rester souriants pendant près de deux heures !

Il faut évidemment parler du rapport particulier, et exceptionnel, que ce groupe US entretient avec la France : du fait de leur études en langue française, Matthew et Daniel sont complètement bilingues et ne cessent de nous rappeler combien la France est importante pour eux. Ce soir, deux chansons seront interprétées en français, le superbe Là pour ça (la voix de Daniel est très convaincante !) et le plus anecdotique – et plutôt inconnu – Je t’attendais… L’incontournable reprise du Where Is My Mind est aussi présentée par Matthew comme un souvenir du mémorable concert des Pixies qu’il a vu dans cette même salle du Bataclan dans les années 80…

Le rappel de quatre chansons est, comme il se doit de l’être, un couronnement impeccable du set, avec en son cœur la chanson que les fans de la première heure attendent, le fameux Popular, l’une des chansons les plus intenses du groupe. Le romantique et irrésistible Always Love est le grand moment d’extase générale des fans, mais fait quand même beaucoup « chanson de stade » : on préférera Blankest Year en conclusion plus amusante, puisque le public a pour rôle de brailler « Fuck It » pendant que Matthew chante « Oh, Fuck It, I’m gonna have a party ! ». Le groupe nous offre encore un court adieu a capella (enfin, sans micros…) avec Blizzard of ’77.

Impossible de ne pas sortir du concert de Nada Surf avec le cœur en joie. Et de se dire que la générosité de ce groupe est un cadeau rare en ces temps d’antagonisme et d’angoisse. Merci, Nada Surf, vous êtes notre groupe PO-PU-LAI-RE préféré !

La setlist du concert de Nada Surf :

So Much Love (Never Not Together – 2020)

Hi-Speed Soul (Let Go – 2002)

The Plan (High / Low – 1996)

Friend Hospital (You Know Who You Are – 2016)

Killian's Red (Let Go – 2002)

Looking Through (The Stars are Indifferent to Astronomy – 2012)

Inside of Love (Let Go – 2002)

Je t’attendais

Beautiful Beat (Lucky – 2008)

Là pour ça (Let Go – 2002)

Where Is My Mind? (Pixies cover)

Blonde on Blonde (Let Go – 2002)

Mathilda (Never Not Together – 2020)

Hyperspace (The Proximity Effect – 1998)

Looking for You (Never Not Together – 2020)

See These Bones (Lucky – 2008)

Something I Should Do (Never Not Together – 2020)

Encore:

Just Wait (Never Not Together – 2020)

Popular (High / Low – 1996)

Always Love (The Weight is a Gift – 2005)

Blankest Year (The Weight is a Gift – 2005)

Encore 2:

Blizzard of '77 (Acoustic & A Capella) (Let Go – 2002)

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  • Depuis que j'ai 15 ans, ce qui nous fait un bail, je fréquente les salles de concert de par le monde, au gré de mon lieu de résidence. Il était temps de capturer quelque part tous ces grands et petits moments d'émotion, de rage, de déception, de plaisir...
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