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Play It Loud !!!! Le rock'n'roll, c'est fait pour la scène...

13 juillet 2026

The Patti Smith Quartet - Dimanche 12 Juillet 2026 - Folies Bergère (Paris)

Patti Smith est l’une des icônes absolues du Rock. Quand on repense à la jeune femme immortalisée par Mapplethorpe sur la pochette elle aussi iconique de Horses, son premier album, et l’un des piliers ou des sommets, suivant l’allégorie que l’on préfère, du Rock, on prend pleinement la mesure du temps qui passe : elle a aujourd’hui 79 ans. Revoir encore et encore Patti sur scène, tant qu’elle peut encore physiquement nous offrir ce bonheur, n’est pas une option, c’est une nécessité. Et un luxe, aussi. Car à la différence de nombre d’artistes de son âge, voire plus jeunes (on pense au semi-naufrage qu’a été le concert de Costello il y a peu), Patti a conservé sa voix, sa force d’expression, son impact « physique » en live.

Il vaut mieux le savoir avant de pénétrer dans une salle des Folies Bergères bien climatisée et aux sièges semble-t-il rénovés, le Patti Smith Group historique n’est plus : exit les fidèles Lenny Kaye et Jay Dee Daugherty, on est passés au Patti Smith Quartet, une formation beaucoup moins punk / garage rock, beaucoup plus « cosy », comprenant surtout le fidèle des fidèles des deux dernières décennies, Tony Shanahan, à la basse et aux claviers, et le fils Jackson Smith à la guitare.

Le set est prévu très tôt ce dimanche, peu après 19 heures et sans première partie, et nombreux seront ceux qui manqueront une partie du concert de Patti, et ce d’autant que, la veille, les horaires étaient un peu plus « habituels », avec un démarrage à 20 heures. Image « iconique » oblige, le public est de tous les âges – même si les vingtenaires sont plus rares -, mais pas forcément « populaire », étant donné le prix des places.

19h10 : Patti Smith est là, accueillie par une salve bruyante d’applaudissements. Elle a un grand sourire sur le visage, elle irradie le plaisir d’être là, même si l’on réalise vite qu’elle se déplace plus lentement, qu’elle a plus de mal à se baisser pour prendre sa gourde. La lumière est excellente, et Patti demandera même qu’on l’augmente, sans doute parce qu’elle a des problèmes de vision… cela nous change très agréablement de la quasi-obscurité dans laquelle se réfugient les groupes d’aujourd’hui. On mentionnera aussi que le son restera parfait du début à la fin du set d’une heure quarante-cinq minutes, à la fois précis et chaleureux : les conditions sont idéales pour profiter de Patti !

Toujours militante – mais en faveur de l’humanité et de la poésie, plus que directement « anti-Trump », ses premiers mots sont pour affirmer que dans un monde divisé, fragmenté même, comme le nôtre, nous affirmer en tant que « peuple » est essentiel. Et que c’est pour ça qu’elle lance le set par Ghost Dance, cette magnifique chanson reprenant l’histoire des États-Unis là où elle aurait dû se poursuivre, avec les Indiens d’Amérique, les « native Americans » dansant ensemble pour l’unité, pour la vie : « We shall live again, we shall live again / We shall live again, shake out the ghost dance ! ». Impossible de retenir une larme, à ce moment-là, tant c’est fort, tant c’est beau. Et comme Patti enchaîne avec l’également sublime Dancing Barefoot, on s’accroche pour ne pas trembler de saisissement : on pourrait bien être au début de l’un des concerts de l’année !

Revenge, moins marquant, nous permet de nous ressaisir. On remarque le jeu de guitare du fiston Jackson, plus souple, plus fluide, presque jazzy par moments, que celui de Lenny Kaye, qui colore la musique d’une atmosphère plus « laidback », clairement moins rock qu’auparavant. Patti nous raconte ses échanges à la librairie parisienne « Shakespeare & Co », où on lui a raconté la lecture historique par William Burroughs de son Naked Lunch, à laquelle assistait Allen Ginsberg qui s’était dévêtu pour sa propre lecture afin de frapper l’auditoire… Parfaite introduction pour nous offrir un poème de Ginsberg : c’est Spell (sur l’album moins connu Peace and Noise…). Patti a chaussé ses grosses lunettes pour lire le texte, mais sa voix est ferme, sa conviction magnifique, et le crescendo musical final bouleversant. « The world is holy! The soul is holy! The skin is holy! The nose is holy! The tongue and cock and hand and asshole holy! »…

La version de Summer Cannibals que le Patti Smith Quartet nous offre ensuite nous rappelle que Gone Again avait été un bon disque de retour aux affaires de Patti après un long silence, mais c’est quand même quand elle reprend son éternelle posture de « fan éternelle » que Patti montre qu’elle n’a pas changé. On ne célèbrera pas Rimbaud cette fois, mais Jim Morrison : par le récit de sa première visite au Père Lachaise en 1973 (avant qu’il ait une vraie pierre tombale), puis par l’évocation d’un rêve où Jim s’évade d’une statue de pierre dans laquelle il était prisonnier… C’est la genèse de la chanson Break It Up, qui est interprétée dans la foulée, mais à laquelle manque les cris de la guitare de Lenny Kaye. Et l’hommage est sublimé par une très belle version du Crystal Ship des Doors (« on croirait que la chanson a été écrite pour elle ! », me murmure un ami…).

Et c’est là que le set, jusque-là impeccable, se délite. Patti prend sa pause, ce qui est bien compréhensible, laissant la scène – et le chant – à Shanahan : le groupe nous inflige une mauvaise version du Walk On The Wild Side de Lou Reed, avec un Shanahan particulièrement à la peine aux vocaux (il s’en rend compte et s’en excuse : « Ils m’ont forcé à le faire ! »), puis une reprise anecdotique du Isn’t It a Pity de George Harrison. Quand Patti revient, la faiblesse de la fin de la setlist ne va pas lui permettre de retrouver la même magie : trois titres mous de Gone Again et de Trampin’, alors qu’on espérait les brûlots rock de premiers albums, c’est dur à avaler. Quant au final sur l’incontournable Because the Night, s’il enflammera le public, il faut bien avouer que la version qu’en joue le Patti Smith Quartet manque de flamme et de conviction.

Le rappel se réduit à une seule chanson, l’anodin Power to the People, qui ne vaut réellement que par ses paroles. C’était néanmoins sympathique d’accueillir sur scène Jesse, la fille de Patti, aux claviers… Gloria, indiqué sur la setlist avec un point d’interrogation, passera à la trappe, mais vu le profil du groupe, ce n’est peut-être pas plus mal.

Pour finir, le « grand concert » entraperçu s’est évanoui dans une seconde partie qui manquait de fougue et d’intensité, mais on ne peut guère parler de déception : ce serait très injuste, tant la voix et la présence de Patti Smith sur scène ont constitué un motif de grand bonheur. Une icône, on vous dit.

Les musiciens de Patti Smith sur scène :

Patti Smith – chant, poésie, guitare

Jackson Smith – guitare électrique

Tony Shanahan – basse, claviers

Seb Rochford – batterie

La setlist du concert de Patti Smith :

Ghost Dance (Easter - 1978)

Dancing Barefoot (Wave – 1979)

Revenge (Wave – 1979)

Spell (Footnote to Howl) (Allen Ginsberg poem) (Peace and Noise – 1997)

Summer Cannibals (Gone Again – 1996)

Break It Up (Horses - 1975)

The Crystal Ship (The Doors cover)

Walk on the Wild Side (Lou Reed cover) (Tony Shanahan sang lead)

Isn't It a Pity (George Harrison cover) (Tony Shanahan sang lead)

Fireflies (Gone Again – 1996)

Beneath the Southern Cross (Gone Again – 1996)

Peaceable Kingdom (Trampin’ – 2004)

Because the Night (Easter - 1978)

Encore:

People Have the Power (Dream of Life – 1988) (With her daughter Jesse joining on keyboards)

4 juillet 2026

Elvis Costello & The Imposters - Vendredi 3 Juillet 2026 - Olympia (Paris)

Je l’affirme avec fierté, Elvis Costello a été pour moi, pendant dix ans – à partir de son My Aim Is True en 1977 jusqu’à la première déception qu’ a été le virage de Spike – l’artiste qui a affiné mon approche de la musique, ainsi que mes goûts en la matière : prépondérance de la mélodie dans une tradition pop classique, importance primordiale des textes (je considère Costello comme LE plus grand parolier du Rock, lui qui a même dépassé Ray Davies), versatilité musicale plutôt que fidélité à un seul style, et puis, en live… capacité à déclencher des émotions déchirantes comme des élans de colère épique. Quelque part, je sais que je juge toujours les artistes en utilisant la « grille Costello », sorte de standard de la perfection dans mon monde à moi. Et puis, rappelons, ce qui n’est pas rien, que c’est Costello qui m’a initié à l’Americana, à la country music, à toutes ces choses « exotiques », qui semblaient bien éloignées, quand j’avais 20 ans et quelques, de ma « culture punk londonienne ».

Aller revoir Costello sur scène, après son cancer, après toutes ces années à l’avoir manqué, était donc un must, mais aussi un risque énorme : comment se confronter au déclin d’un artiste aussi essentiel dans ma cosmogonie ? Et ce d’autant que les critiques britanniques avaient été assassines à propos de cette tournée consacrée peu ou prou à la première décennie de Costello : vocalement, c’était en général l’adjectif « désastreux » qui revenait le plus souvent dans les comptes-rendus. Et puis, l’annulation du concert de la veille pour des raisons de santé venait en rajouter une couche…

19h30 : dans une Olympia en configuration assise, remplie principalement de quinquagénaires blanchis sous le harnais (ce qui est logique), un artiste français, Kessada, ouvre les hostilités. Il est accompagné de deux jeunes femmes, l’une derrière deux ordinateurs, et l’autre à la guitare. Le premier morceau est intrigant, mélange bizarre de chanson française, de rock et de bidouillages électroniques, porté quand même par une jolie énergie quand le géant Kessada (il mesure deux mètres trois, me semble-t-il, une information communiquée par l’artiste lui-même quand il raconte qu’on le harcelait à l’école quand il était… petit) se laisse aller aux percussions. Malheureusement, cet intérêt initial s’étiole rapidement au fil des morceaux suivants, qui sombrent dans une quasi-nullité qui ne peut que nous consterner.

Disciple sincère de Frédéric François, Kessada se vautre dans les clichés de la pire variétoche hexagonale, sans avoir même la voix qui lui permettrait de faire illusion. A ses côtés, ses deux acolytes font de la figuration, voire ce qui ressemble à du playback pour la guitariste – en tout cas à peu près inaudible dans le mix. Voici l’une des choses les plus médiocres qu’on ait entendues depuis longtemps, au point qu’on se demande, alors que la scène Rock française est aussi riche en talents, pourquoi Kessada est là devant nous. Il nous expliquera qu’il a travaillé avec Steve Nieve, le génial pianiste de Costello, durant le confinement (et d’ailleurs, un EP conjoint a été produit à l’époque), ce qui confirme que le copinage n’est pas la meilleure façon de respecter le public.

20h30 : C’est Ghost Rider de Suicide qui annonce l’entrée en scène d’Elvis Costello et de ses Imposters (soit les Attractions sans Bruce Thomas, mais avec un autre bassiste), accompagnés du formidable Charlie Sexton à la guitare. Plutôt un bon signe, évidemment, indiquant qu’Elvis veut « en découdre ».

On sait, pour avoir regardé les setlists de la tournée, que le concert aura trois volets : on débutera par des chansons des tous débuts de Costello, puis on changera de registre musical en abordant ses aventures country / folk / soul US, avant de terminer par un retour au Rock énervé, et par les « tubes » les plus intenses et / ou les plus connus. Ce qu’on ne sait pas, par contre, ce sont les titres qui seront joués, près de la moitié de la setlist changeant chaque soir ! Ce qui est incontestablement un « plus ».

Mais ce qui est horrible, c’est que le démarrage de la soirée est littéralement cauchemardesque, avec un Elvis qui chante horriblement faux, dont la voix n’est plus capable d’offrir une interprétation au minimum acceptable des chansons. Mais aussi avec un groupe « mou du genou », sans aucune dynamique musicale, affaiblissant systématiquement les morceaux. Et, cerise sur un gâteau bien pourri, un son pâteux, voire boueux, indigne de l’Olympia, une salle où on a très souvent entendu le meilleur. Il n’y a honnêtement rien à sauver des premières quarante-cinq minutes du set, qui plongent d’ailleurs la salle tout entière soit dans la consternation, soit dans la torpeur. Lovers’ Walk peut-être ? D’autant que la guitare de Charlie Sexton est la seule chose qui surnage de ce gloubi-boulga indigne. En tous cas, Mystery Dance ne fera danser personne, le génial Watching the Detectives est une réelle souffrance, et même la chanson parfaite qu’est Beyond Belief ne ressemble absolument à rien. A ce stade, il est tout à fait logique de vouloir mettre fin à notre souffrance et de quitter la salle.

Costello, portant désormais une petite moustache ridicule, reste le cabotin qu’il a toujours été, même si les quelques blagues qu’il fera ne feront rire personne, et qu’on le préférait logiquement en rocker méchant qu’en septuagénaire conciliant. C’est à ce moment que le groupe, qui était jusque là positionné sur la droite de la scène (hormis Steve Nieve), émigre vers la gauche, et se rapproche autour d’Elvis, pour la partie « roots / US » du set. Une vraie rupture qui va permettre à la soirée de repartir d’un autre pied… même si le démarrage sur Almost Blue est encore une fois catastrophique, Elvis étant désormais incapable de la chanter. Heureusement, survient alors une belle reprise du Who Will the Next Fool Be de Charlie Rich, où, par miracle, Costello retrouve son style vocal de toujours – un style certes clivant, mais déchirant. La version totalement réinterprétée du sublime Everyday I Write the Book est loin d’être la meilleure qu’on ait entendue, mais fait l’affaire pour panser nos plaies. Je prie à ce moment là pour que Costello nous épargne Shipbuilding, les retours sur la chanson ayant été terrifiants dans les concerts précédents : heureusement, ce sera le cas.

Brilliant Mistake nous rappelle pourquoi King of America était (et reste) un chef d’œuvre, Alison résiste au traitement vocal infligé (cette chanson est capable de résister à n’importe quoi), Clubland est une horreur qu’on essaie d’oublier très vite, avant que A Good Year for The Roses vienne nous toucher, en nous remémorant notre première rencontre, via Costello, avec la country music. Il faut souligner que pendant tout ce second set, la complicité entre le brillant Charlie Sexton à la guitare et le non moins excellent bassiste / contrebassiste Davey Faragher permet de sauver musicalement les passages les plus périlleux.

Reste à passer sous le « rouleau compresseur » que, finalement, nous attendons tous. Les six chansons qui suivent, enchaînées sans une respiration (Chelsea, Pump It Up, No Action, Radio Radio, I Can't Stand Up for Falling Down et High Fidelity) sont logiquement une tuerie : Elvis chante toujours aussi mal, le groupe est toujours aussi approximatif, le son toujours aussi brouillon, mais le public est enfin debout, et je crois que tout le monde vit cet enchaînement de merveilles absolues dans sa tête. On n’entend pas ce qui est joué sur scène, on entend les morceaux idéaux tels qu’ils existent dans notre mémoire, tels qu’ils ont constitué notre ADN musical.

La soirée se conclut au bout de deux heures par le classique de Brinsley Schwarz, Peace, Love and Understanding, qui, dans le monde de 2026, prend les allures d’une véritable profession de foi, voire d’une déclaration politique : « As I walk through this wicked world / Searching for light in the darkness of insanity / I ask myself, "Is all hope lost? / Is there only pain and hatred and misery?" » (Alors que je traverse ce monde mauvais / En quête de lumière dans les ténèbres de la folie / Je me demande : « Tout espoir est-il perdu ? / N'y a-t-il que douleur, haine et misère ? »).

Pas si mal de sortir de l’Olympia, même si on a été terriblement déçu, même si on a parfois souffert le martyre devant le massacre de chansons autant aimées, avec ce titre en tête. Pas sûr qu’on retourne un jour voir Costello jouer sur scène, mais en tous cas, alors que l’âge et la maladie le privent aujourd’hui de la capacité de rendre à son propre songbook l’hommage qu’il médite, ces chansons tiennent toujours bon, un demi-siècle plus tard. Il nous incombe donc à nous tous de les relayer, de faire en sorte qu’elles ne soient pas oubliées.

Les musiciens d’Elvis Costello sur scène :

Elvis Costello — chant, guitares, piano

Steve Nieve — claviers / piano / melodica

Pete Thomas — batterie

Davey Faragher — basse, contrebasse

Charlie Sexton — guitare

La setlist du concert d’Elvis Costello :

Radio Sweetheart (Taking Liberties - 1980)

Sneaky Feelings (My Aim Is True - 1977)

Living in Paradise (This Year’s Model - 1988) (With snippets of Domino by Van Morrison)

Mystery Dance (My Aim Is True - 1977)

Watching the Detectives (Single – 1977) / Help Me

Crimes of Paris (Blood & Chocolate – 1986)

Lovers Walk (Trust - 1981)

Beyond Belief (Imperial Bedroom - 1982)

Almost Blue (Imperial Bedroom - 1982) (With All or Nothing At All and snippet of Adieu Paris)

Who Will the Next Fool Be (Charlie Rich cover)

Everyday I Write the Book (Punch the Clock - 1983)

Don't (Elvis Presley cover) (Played only part of this song)

Lovable (King of America - 1986)

Brilliant Mistake (King of America - 1986)

Alison (My Aim Is True - 1977)

Honey, Are You Straight or Are You Blind? (Blood & Chocolate – 1986)

Clubland (Trust - 1981)

A Good Year for the Roses (+ snippets of Suspicious Minds & Always on My Mind) (George Jones cover) (Almost Blue – 1981)

(I Don't Want to Go to) Chelsea (This Year’s Model - 1988)

Pump It Up (This Year’s Model - 1988)

No Action (This Year’s Model - 1988)

Radio Radio (Single – 1978)

I Can't Stand Up for Falling Down (Sam & Dave cover)(Get Happy! - 1980)

High Fidelity (Get Happy! - 1980)

(What's So Funny 'Bout) Peace, Love and Understanding (Brinsley Schwarz cover) (Armed Forces – 1979)

13 juin 2026

Aldous Harding - Vendredi 12 Juin 2026 - Salle Pleyel (Paris) :

Après cinq semaines de confinement à domicile pour cause de fracture de la cheville (même pas dans une salle de concert !), je fais mon retour grâce à l'ami Jérôme, qui a bien voulu me revendre sa place au balcon à Pleyel pour Aldous Harding. Tout le monde connaît mon aversion pour le fait d'assister à un concert assis, mais je n'allais pas faire la fine bouche, d'autant que mon plâtre et la rééducation qui suivra vont m'empêcher d'être debout dans la fosse pendant encore plus d'un mois.

La salle Pleyel n’est évidemment pas sold out ce soir pour une artiste aussi clivante que la Néo-Zélandaise, et ce d’autant que son dernier album, qui charge la barque au niveau des « bizarreries », et abandonne largement les dernières sonorités « folk », a recueilli autant de critiques mitigées que de louanges. Mais heureusement, le remplissage de la salle sera suffisant pour ne pas créer un sentiment désagréable de « vide », même si, quand la première partie monte sur scène à 20h, les rangées de sièges et la fosse sont encore bien dégarnies.

Cette première partie, Vera Ellen, une artiste indie néo-zélandaise réputée, qui plus est signée chez Flying Nun, soit « la » référence en termes de label, est a priori assez attirante, et ce d’autant qu’elle se présente sur scène en format « groupe ». Malheureusement, les premiers morceaux semblent s’éterniser sans que grand-chose ne s’en dégage, ni du point de vue mélodique, ni – surtout - émotionnel. Ce qui fait que l’intérêt retombe peu à peu, en dépit d’un public « bien élevé » qui applaudit poliment. Il faut attendre Sangria, le quatrième morceau, pour avoir l’impression que quelque chose se passe sur scène. Et puis Broadway Junction, en avant-dernier sur la setlist, dégage enfin une vraie et belle émotion. On sait que Vera Ellen a souffert de graves problèmes de santé et n’a pas toujours été sereine non plus, et on comprend qu’elle se protège (elle se plaindra d’ailleurs d’être trop « exposée » du fait des lumières fortes sur scène, sans que personne de l’équipe Pleyel ne remédie au problème, ce qui n’est pas très bienveillant) : il reste qu’elle ne dévoile pas grand-chose de ses sentiments, à part sur Broadway Junction, justement, et que, hormis de beaux vocaux, parfois en harmonie avec ses musiciens, on a le sentiment d’assister à un set tout en retenue, voire en sécheresse. Elle nous demande de passer à son stand de merchandising à la fin, pour acheter son dernier album, HEAVEN KNOWS WHAT TIME, ce qui pourrait « changer sa vie » ! Pas sûr malheureusement qu’elle ait convaincu suffisamment de spectateurs…

21h00 : Aldous Harding est là, accompagnée par un quatuor qui comprend d’ailleurs deux claviers : nous savons, grâce aux retours de son concert de la veille à Rouen, que son set sera en majeure partie consacrée à son nouvel album, Train on the Island, et donc que les claviers seront prépondérants. Nous avions déjà vu des photos du nouveau look d’Aldous – cheveux très courts et blouson -, donc pas de surprise à ce niveau-là. Après une intro extrêmement « suspendue » avec l’enchaînement de Train on the Island et I Ate The Most, deux titres hantés du nouveau disque, elle n’empoignera sa guitare acoustique qu’au troisième (One Stop), et ne reviendra – un peu - à ses « origines folk » qu’au quatrième, le beau Treasure, extrait de Designer… qui semblera d’ailleurs littéralement libérer un public extrêmement silencieux et recueilli, peut-être décontenancé par l’atmosphère presque glaciale du set. Venus in the Zinnia reçoit de belles acclamations, mais c’est probablement le curieux If Lady Does qui représente le plus clairement la singularité musicale actuelle de Harding.

Les tentatives de spectateurs de s’adresser à elle (« We Love You », « How Are You ? ») sont accueillies par une fin de non-recevoir : « I’m on stage, so I’m alright, but I’m not gonna talk too much you know… ! ». Entre ses perpétuelles mimiques – presque des grimaces -, ses mouvements désordonnés, ses poses clairement embarrassées, et peut-être surtout les blancs qui semblent parfois interminables qu’elle laisse entre deux chansons, il est clair qu’Aldous Harding n’apprécie pas l’exercice de la scène, et n’a nullement envie de prendre en compte l’existence d’un public devant elle.

Elle tente quand même de « mettre de l’ambiance » en se levant de sa chaise, en quittant son blouson et en essayant de danser sur Passion Babe, mais ça sent trop l’effort artificiel pour fonctionner. Heureusement, le joliment velvetien Leather Whip rattrape l’affaire, et la dernière ligne droite du concert sera plus emballante, moins glacée, jusqu’à une belle conclusion avec l’excellent Coats (comme sur l’album). On ne commentera pas, néanmoins, « son jeu de scène » sur le morceau plus rock qu’est Fever, pendant lequel elle s'allonge comme si elle était à la plage pour laisser ses musiciens jouer !

Nous aurons droit ensuite à un rappel réussi de trois titres. L’interprétation solo de l’intimiste Riding That Symbol n’est pas transcendante, il y aura même un « pain » (qu’elle relèvera elle-même en plaisantant : « Not bad! ». Mais les deux derniers morceaux, annoncés par un déconcertant « If you have any drugs, take them now! », le touchant Imagining My Man et surtout le baroque et « amusant » Designer, nous permettront de quitter Pleyel avec un doux sentiment de quasi-euphorie.

Il reste après cette soirée en demi-teinte qu’Aldous Harding n’est clairement pas une « artiste de scène », en dépit de sa voix régulièrement stupéfiante, surtout quand elle en joue avec des accents enfantins assez déstabilisants. Elle semble trop déchirée entre la volonté d’offrir un spectacle « professionnel », plutôt sage, et ses tendances naturelles à l’excès, pour que la scène puisse être un véritable plaisir pour elle. Et ça se ressent dans la salle.

La setlist du concert de Vera Ellen :

A Grip (Ideal Home Noise – 2023)

hunger is just a memory (HEAVEN KNOWS WHAT TIME – 2026)

When It's Over (HEAVEN KNOWS WHAT TIME – 2026)

Sangria (EP – 2025)

Stick Around 2 See (Ideal Home Noise – 2023)

Broadway Junction (Ideal Home Noise – 2023)

Then There Was You

La setlist du concert d’Aldous Harding :

Train on the Island (Train on the Island – 2026)

I Ate the Most (Train on the Island – 2026)

One Stop (Train on the Island – 2026)

Treasure (Designer – 2019)

Venus In The Zinnia (Train on the Island – 2026)

If Lady Does It (Train on the Island – 2026)

Worms (Train on the Island – 2026)

Passion Babe (Warm Chris – 2022)

Leathery Whip (Warm Chris – 2022)

San Francisco (Train on the Island – 2026)

What Am I Gonna Do? (Train on the Island – 2026)

Fever (Warm Chris – 2022)

Warm Chris (Warm Chris – 2022)

Coats (Train on the Island – 2026)

Encore:

Riding That Symbol (Solo) (Train on the Island – 2026)

Imagining My Man (Party – 2017)

Designer (Designer – 2019)

5 mars 2026

The Divine Comedy - Mardi 3 Mars 2026 - Salle Pleyel (Paris)

J’aurais dû me méfier. Écouter mon intuition. Le dernier album de The Divine Comedy m’avait inquiété, tant il est empreint d’une mélancolie frisant parfois la dépression. Neil Hannon ne va clairement pas bien. Et les retours du premier concert à la Salle Pleyel, la veille, de la part d’amis aimant Neil autant que moi étaient préoccupants. Mais voilà, cela faisait plus de trois ans que je n’avais pas vu The Divine Comedy sur scène, il était difficile, voire quasiment impossible, de faire l’impasse sur ce passage à Pleyel, qui marquait, avec deux soirées sold out, la consécration méritée d’un artiste talentueux.

J’ai eu tort, grand tort d’y aller, parce que je suis ressorti de la salle moi aussi déprimé, en me disant que j’avais vu non seulement le pire concert de The Divine Comedy depuis sa miraculeuse apparition au Festival des Inrocks en 1993, mais bien plus grave que ça, un Neil Hannon qui n’avait clairement pas envie de chanter, et qui a joué ses chansons – miraculeuses pour la plupart – sans y mettre aucun cœur.

Il faut dire que la soirée n’avait pas très bien commencé avec les Irlandais de A Lazarus Soul, qui nous ont assommés avec un post-punk aussi informe qu’ennuyeux. Une musique presque sans rythme ni mélodie (à l’exception du dernier titre joué, Funeral Seasons, qui tentait quelque chose d’un peu plus entraînant), où chaque morceau est un long flux musical sur lequel le chanteur Brian Brannigan pose un aussi long flux de paroles. C’est un concept, oui, mais ça ne fait pas en l’occurrence vraiment de la bonne musique. Le public de Pleyel reste silencieux, ce qui surprend Brian, habitué à être chahuté par les spectateurs irlandais, qu’on imagine bien aussi peu séduits par ce qu’ils entendent que nous. Ou alors, on a été polis et bien éduqués, ce qui ne veut pas dire qu’on ait aimé. La prochaine fois, promis, on jettera nos gobelets de bière pleins sur la scène.

22 heures : Neil Hannon débarque, barbu, vieilli et circonspect, entouré par sa fine équipe – six musiciens, tous plus décontractés, voire hilares que lui. Neil porte chapeau et lunettes noires, mais il s’en débarrassera vite, même si les lumières resteront réduites pendant les trois premiers titres, histoire bien sûr de contrarier les photographes professionnels. Le set démarre plan-plan avec deux titres du dernier album, logiquement à l’honneur ce soir, sans qu’il y ait de quoi s’enthousiasmer. Neil se console en se servant un verre de Bordeaux manifestement bon marché (il le renversera plus tard et les effluves de vinasse qui se dégageront au premier rang ne laisseront aucun doute sur la qualité du breuvage). Il est vrai qu’il le boit à petites gorgées, et alternera même avec des verres d’eau, mais il ne semble pas très net, et il avoue ne pas être bien (une crève, suggérera-t-il).

Et là, surprise, il nous offre un When the Lights Go Out All Over Europe surprenant et tout à fait séduisant, ce qui me rassure. La suite va malheureusement doucher ces espoirs : le second album à l’honneur aujourd’hui est le respectable Bang Goes the Knighthood, mais aucun des titres extraits du disque ne fonctionnera vraiment, même le pourtant délicieux Assume the Perpendicular, qui n’aura guère de charme…

Plus le set avance, plus le malaise est visible. Pour un ou deux titres qui surnagent (les incontournables Songs of Love et Our Mutual Friend, où un peu de la vieille magie résiste), le concert s’enfonce lentement dans un gloubi-boulga où plus rien ne marche. Musicalement et vocalement à la peine, Neil et son groupe échouent à chaque fois à créer l’émotion qui survient d’habitude si naturellement.

Alors oui, Neil essaie de nous faire rire en servant des boissons (bières, soft drinks, cocktails, vin) à ses musiciens quand il les présente, sur une version quasiment inexistante de son déjà médiocre A Man-A-Lago by the Sea, où il se moque de Trump.

Mais le pire reste à venir : si The Heart Is a Lonely Hunter confirme son excellence, la version offerte ce soir du sublime To the Rescue est absolument insignifiante, un vrai crève-cœur. Tous les tubes (sic) habituels sont joués, sauf Something for the Weekend, mais dans des versions aussi peu séduisantes qu’émotionnellement désincarnées. Et le final systématiquement sublime de Tonight We Fly passera quasiment inaperçu : un comble ! Il semble d’ailleurs que personne ne se soit levé au balcon durant ce final, du jamais vu.

Bon, ce fiasco n’a rien en soi de tragique : tout le monde, même et surtout les meilleurs, peut avoir un passage à vide. Mais dans le cas de Neil, on sent plutôt une sorte de malaise, comme si la dépression perceptible sur le dernier album s’accrochait aux basques de Neil et lui ôtait l’envie et le plaisir de jouer sur scène. Il est vrai que si l’on repense à sa trajectoire, il a toujours été un artiste fragile, manquant d’assurance, jouant avec méfiance – et humour – le rôle de l’idole pop, ayant recours régulièrement à quelques verres (de trop) pour trouver le courage de nous affronter. Il est vrai que sa musique est belle parce qu’elle traduit ce trouble, ces doutes, ces malaises. Mais c’est la première fois que cela l’empêche de nous offrir sur scène l’émotion et la beauté auxquelles nous sommes désormais habitués de sa part…

Même si je me suis rendu compte après coup que pas mal de vieux fans comme moi ont préféré faire comme si tout était normal, je suis sorti de Pleyel aussi déçu qu’inquiet.

Les musiciens de A Lazarus Soul :

Brian Brannigan – vocals, lyrics

Anton Hegarty – bass

Joe Chester – guitar, production

Julie Bienvenu – drums, percussion

La setlist du concert de A Lazarus Soul :

We Start Fires (Through a Window in the Sunshine Room - 2011)

Glass Swans (No Flowers Grow in Cement Gardens - 2024)

The Flower I Flung Into Her Grave (No Flowers Grow in Cement Gardens - 2024)

Diver Walsh (No Flowers Grow in Cement Gardens - 2024)

Mercury Hit a High (Last of the Analogue Age – 2014)

Funeral Sessions (The D They Put Between the R & L – 2019)

 

Les musiciens de The Divine Comedy sur scène :

Neil Hannon (chant, guitare)

Tosh Flood (guitares, banjo, chœurs)

Simon Little (basse, chœurs)

Andrew Skeet (piano, claviers, chœurs)

Ian Watson (accordéon, claviers, chœurs)

Tim Weller (batterie, percussions)

Rosie Thomson (violon)

La setlist du concert de The Divine Comedy :

Achilles (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

The Last Time I Saw the Old Man (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

When the Lights Go Out All Over Europe (Promenade - 1994)

Assume the Perpendicular (Bang Goes the Knighthood – 2010)

Rainy Sunday Afternoon (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

Bang Goes the Knighthood (Bang Goes the Knighthood – 2010)

A Lady of a Certain Age (Victory for the Comic Muse - 2006)

At the Indie Disco (Bang Goes the Knighthood - 2010)

Neapolitan Girl (Bang Goes the Knighthood – 2010)

Songs of Love (Casanova - 1996)

Our Mutual Friend (Absent Friends - 2004)

Bad Ambassador (Regeneration - 2001)

Mar-a-Lago by the Sea (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

To the Rescue (Foreverland - 2016)

The Heart Is a Lonely Hunter (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

Other People (Foreverland - 2016)

Absent Friends (Absent Friends - 2004)

Becoming More Like Alfie (Casanova - 1996)

Generation Sex (Fin de siècle - 1998)

National Express (Fin de siècle - 1998)

Encore:

In Pursuit of Happiness (A Short Album About Love – 1997)

Invisible Thread (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

Tonight We Fly (Promenade - 1994)

2 février 2026

The Inspector Cluzo - Dimanche 1er Février 2026 - Maroquinerie (Paris)

Voilà une soirée dont j’attendais beaucoup, n’ayant encore jamais eu l’occasion de voir The Inspector Cluzo, le célèbre duo de fermiers-rockers sur scène. J’ai soigneusement choisi le concert du dimanche soir parmi les cinq organisés à la Maro par le groupe, de retour d’une longue tournée mondiale : le dimanche soir est toujours une bonne soirée pour la musique live, avec une atmosphère différente et un public plus convaincu – les fêtards des vendredi et samedi soir faisant plutôt l’impasse. J’étais loin de soupçonner, en faisant la queue que j’allais vivre l’une de mes pires expériences « musicales » depuis… des mois ? Des années ?

20h00 : Tout commence pourtant magnifiquement avec Grant Haua, le bluesman / ex-rugbyman néo-zélandais dont j’admire les albums depuis plus de cinq ans sans avoir encore jamais réussi à voir un de ses concerts. Avec un look bien différent, plus sage, que celui affiché sur la pochette de son dernier album, Grant nous régale pendant quarante minutes, seul avec ses deux guitares acoustiques, de ses chansons, dans un registre à la fois dépouillé et rapidement très entraînant. Il faut dire qu’au-delà de sa présence charismatique (voici un homme qui respire la… bonté, ce qui n’est pas fréquent), sa voix superbe, on découvre en live sa virtuosité à la six-cordes. La vitesse à laquelle ses doigts bougent sur le manche est stupéfiante, et il est difficile de ne pas être fasciné. Comme en plus les chansons sont belles, balaient plusieurs registres musicaux, du blues bien sûr au folk en passant même par quelques accents pop avec de belles mélodies, le public de la Maro (qui n’est pas sold out ce soir, mais bien remplie) est rapidement sous le charme de ce diable d’homme. Une très belle expérience. 

21h00 : Laurent Lacrouts (chant, guitare, chevelure hirsute) et Mathieu Jourdain (batterie, tiré quant à lui à quatre épingles dans un noir et blanc élégant), c’est-à-dire The Inspector Cluzo, lancent leur set devant un public qui leur est totalement acquis et n’attend visiblement que du plaisir de cette soirée. Ils sont là pour soutenir leur album Less Is More, sur le thème – logique pour ces militants écolos acharnés – de la décroissance, ou plutôt de la croissance locale, sur un modèle différent de celui prôné par le capitalisme emballé qui nous emmène tout droit dans le mur. Ils commencent donc par le titre éponyme, ce qui me permet de réaliser que, en ce qui concerne mon envie d’entendre du « blues-rock rural », comme l’avait qualifié un ami, je vais être déçu. Leur musique ressemble surtout à une sorte de hard rock pataud et brouillon, dont je pressens qu’il ne va tenir la route que grâce à deux éléments : l’énergie déployée, en particulier par Mathieu à la batterie, et la voix, vraiment intéressante, de Laurent, qui va alterner entre chant rauque et falsetto soul du plus bel effet. Pour le reste, je me rends compte que ce que joue le duo n’est pas vraiment ma « tasse de thé » (ou mon verre de tord-boyaux), et je comprends mieux la présence de tee-shirts de metal dans l’assistance.

Mais le problème, ce qui sera pour moi le GROS problème de la soirée, n’est pas dans la musique, mais dans les déclarations – incessantes – de Laurent. Si l’on sourit quand il traite d’emblée Neil Young « d’abruti » (pas une surprise, vu l’imbroglio de l’absence de The Inspector Cluzo en première partie à l’Adidas Arena l’année dernière), il est déjà plus difficile d’avaler l’une de ses premières interactions avec le public, quand il demande qui a lu Guy Debord, et que devant le peu de mains levées dans la fosse, il nous lance un « c’est un peu le pourcentage de gens qui lisent des livres en France, non ? ». Le problème est que ça pourrait être drôle, un peu taquin, mais c’est exactement l’inverse : derrière la bonhommie familière affichée, on reconnaît l’arrogance habituelle de l’intellectuel français, sûr de sa supériorité sur ceux qui ne pensent pas comme lui, sur ceux qui n’ont pas lu les mêmes livres, ceux qui ne connaissent pas les philosophes, etc.

Ce mépris va se traduire tout au long de la soirée par des déclarations de plus en plus désagréables : à propos des Américains ignares, de ces bikers qui ne connaissent pas Thoreau (Quels barbares, ces Américains !) ; à propos de l’accord avec le Mercosur, évidemment inacceptable pour le paysan du Sud-Ouest, sans une pensée pour le paysan sud-américain (le « local » a bon dos, qui fleure bon le nationalisme borné) ; à propos de ces fans qui commettent l’outrage ultime d’aller écouter de la musique à Rock en Seine au lieu de rester dans les petits clubs ; à propos des autres groupes qui ne savent pas jouer et utilisent TOUS des backing tracks ; à propos de ces « communistes millionnaires » (comme Neil Young) ou « milliardaires » (comme Springsteen) qui n’ont pas la légitimité de défendre le peuple ; à propos d’Iggy Pop qui montre sa bite mais ne les autorise pas à reprendre une de ses chansons (ou quelque chose comme ça…) etc. Seuls parangons de vertu dans ce monde pourri, The Inspector Clouzot et leurs potes, qui sont des gens intègres, respectueux, courageux, droits dans leurs bottes. Bon, Laurent, dans un moment d’intense magnanimité, nous rassure : « Des gens bien, il y en a partout ! », soit le genre d’affirmation du même tonneau que le fameux : « Je ne suis pas raciste, j’ai un ami qui est noir ! ». Tout va bien, on respire !

 

Bref entre l’étalage d’une telle autosatisfaction (« Nous, on a des couilles, on joue dans l’Amérique profonde face à des bikers déchaînés ») qui serait ridicule si elle n’était pas aussi puérile, le refus radical d’accepter que d’autres opinions que les siennes peuvent exister, et une posture exsudant ce mépris caractéristique des extrémistes (de droite comme de gauche), il m’est devenu peu à peu insupportable d’assister à un tel déballage. Quant au public, persuadé d'être du "bon côté de l’histoire", il était ravi. Comme sont ravis les fans de MAGA devant un discours de Trump aux USA, ou les LFIstes devant les éructations de Mélenchon et sa clique.

Difficile d’écouter la musique – assez quelconque, à mon goût – jouée ce soir, quand on a un goût aussi désagréable dans la bouche. Juste l’envie de s’enfuir le plus rapidement possible loin de cette exhibition de certitudes inébranlables et de suffisance.

Bon, je suis resté jusqu’au bout. Comme on resterait à un meeting du RN ou de LFI, pour se souvenir du niveau de bêtise qu’on peut atteindre, surtout quand on se prétend « éclairé ».

 

La setlist du concert de The Inspector Cluzo :

Less Is More (Less Is More – 2025)

Catfarm (Less Is More – 2025)

As Stupid As You Can (Less Is More – 2025)

The Outsider (Horizon – 2023)

A Man Outstanding in His Field (We the People of the Soil – 2018)

We Win Together, I'm Losing Alone (Less Is More – 2025)

Fishermen (Rockfarmers – 2016)

Thoreau (Less Is More – 2025)

The Greenwashers (Less Is More – 2025)

Rockophobia (Horizon – 2023)

Almost Cut My Hair (David Crosby cover)

Put Your Hands Up (The 2 Mousquetaires – 2012)

Encore:

Journey Men (Less Is More – 2025)

11 novembre 2025

Alela Diane - Lundi 10 Novembre 2025 - Théâtre l'Athénée

Coucou ! En ce mois de novembre déjà bien rempli, c’est la divine Alela Diane qui revient faire un tour en France. Nul ne saurait évidemment s’en plaindre, même si notre grande muse du folk contemporain n’a pas sorti de nouvel album depuis sa dernière tournée et son passage inoubliable au Trianon, en février 2023. Enfin, pas de nouvel album paru, mais a priori un nouvel album quasi terminé, dont elle nous dévoilera quatre titres, et qui devrait sortir mi‑2026. Mais n’allons pas trop vite et parlons un peu de cette soirée différente, car organisée dans le cadre des soirées jazz (hein ?) au Théâtre Louis‑Jouvet, ou Théâtre de l’Athénée comme on l’appelle encore. Pas un décor très rock’n’roll que ce petit bijou de théâtre baroque, où le public est réparti sur de multiples niveaux verticaux… mais un cadre qui ravira nos visiteuses américaines, fortement dépaysées par un tel amoncellement de dorures vieilles de plusieurs siècles (on n’est pas à Mar‑a‑Lago !).

Quant à moi, ayant eu l’opportunité d’assister à ce concert tardivement, me voici privé du premier rang, réfugié au « balcon » — un troisième niveau surplombant la scène — à côté d’un ami rédacteur à Benzine, qui se chargera du live report de la soirée. Comme l’ami Gilles — qui en est à son quarante-neuvième concert d’Alela Diane —, et Laurence à ses côtés, se chargent des photos, me voilà délivré ce soir de toute responsabilité, et bien décidé à simplement profiter de ce beau moment musical.

20h10 : la soirée démarre, avec un peu de retard, par le duo Two Runner (il faudra que j’essaie de comprendre pourquoi Runner au singulier), deux jeunes femmes sorties des tréfonds de l’Amérique qui jouent un folk assez traditionnel, avec une simplicité et une bonne humeur auxquelles on ne saurait résister. Pour leur premier voyage en France (Paige, la chanteuse, avoue être déjà venue en Allemagne, qu’elle ne considère pas — mais pourquoi — comme faisant partie de la « Proper Europe », comme la France, l’Espagne ou l’Italie !), nos deux musiciennes sont ravies de jouer dans un cadre « historique » comme ce théâtre. Paige nous explique qu’il n’y a qu’une vieille mine d’or qui soit un tant soit peu « historique », justement, chez elle. Bref, on discute, on discute, alors le temps passe vite, mais on a l’occasion d’admirer son merveilleux vieux banjo, datant de la fin du XIXe siècle, au son étonnant, mais qui se désaccorde vite quand il doit voyager ! Je ne dirais pas que j’ai trouvé cette première partie très convaincante ; à la différence de certains amis, j’ai eu l’impression d’être face à du tout‑venant de la musique folklorique US, bien chanté, bien joué, mais pas renversant…

20h50 : … ce qui est, on le sait, l’exact inverse de ce que fait Alela Diane sur scène, c’est‑à‑dire produire une musique faussement simple et calme, mais pleine en fait d’émotion, voire d’une tempête d’émotions cachée derrière la finesse des chansons, et la pureté de la voix de notre chanteuse (folk) préférée.

Belle setlist ce soir pour ce concert où Alela est accompagnée par Two Runner, ce qui lui permet d’adapter certains de ses titres à cette configuration à deux voix, avec banjo et violon : il y a donc quatre nouvelles chansons — à la première écoute, celle qui m’a le plus plu est Dusty Roses, mais cela ne veut rien dire, on verra quand l’album sortira —, le reste étant une sélection pertinente de titres extraits des quatre meilleurs albums de la désormais longue carrière d’Alela. Pas mal de choses en commun avec la setlist du Trianon, il faut l’avouer, mais une orchestration et une atmosphère différentes, très décontractées et joueuses ce soir, ce qui nous privera peut‑être d’émotion (à moins que ce soit ma position loin de la scène qui ait eu cet effet sur moi, c’est bien possible…). Alela a plutôt tendance à plaisanter à propos de son plaisir de beaucoup manger quand elle est en tournée en France, à se réjouir de ne plus souffrir désormais d’être loin de ses deux enfants quand elle est sur la route, etc.

Elle nous raconte la genèse de la chanson The Pirate’s Gospel quand elle avait 21 ans, il y a 21 ans de cela, ce qui débouche sur un sondage dans la salle pour savoir qui se sent plus « pirate » et qui se sent plus « cowboy ». Je braille, quant à moi, mon allégeance aux pirates, tandis qu’Alela met en doute la sincérité de ceux qui se réclament « cowboys », alors qu’on ne voit pas de Stetson dans la salle ! Bref, tout ça est bien sympathique, ce qui n’empêche pas de se dire, à chaque nouvelle chanson, que la qualité du songwriting d’Alela est exceptionnelle !

Petit passage au piano solo, pour, en particulier, une version « low key » de mon titre préféré de tout son répertoire, Ether & Wood, avant de finir par les classiques du premier album (Tired Feet, réclamé par quelqu’un dans le public, Oh! My Mama et The Rifle…). Et puis, en rappel, une interprétation sans sono d’Of Love, qui impressionne.

Et c’est fini, et espérons que nous n’aurons pas à attendre deux ans pour le prochain concert. C’est d’ailleurs peu probable, puisqu’Alela reviendra certainement jouer très vite son nouvel album, à la mi‑2026, pour Gilles et pour le reste de la France.

 

Les musiciennes de Two Runner sur scène :

Paige Anderson – Guitar, banjo, voice

Emilie Rose – Violin, backing vocals

La setlist du concert d’Alela Diane :

Galloping

Dry Grass & Shadows (To Be Still – 2009)

White as Diamonds (To Be Still – 2009)

Émigré (Cusp – 2018)

Dusty Roses

The Pirate's Gospel (The Pirate’s Gospel – 2006)

Tatted Lace (To Be Still – 2009)

Paloma (Looking Glass – 2022)

California

Wide Open Spaces

Dream a River (Looking Glass – 2022)

Ether & Wood (Solo on piano) (Cusp – 2018)

Howling Wind (Solo on piano) (Looking Glass – 2022)

Tired Feet (On request) (The Pirate’s Gospel – 2006)

Oh! My Mama (The Pirate’s Gospel – 2006)

The Rifle (The Pirate’s Gospel – 2006)

Encore:

Of Love (Unplugged) (Looking Glass – 2022)

 

 

20 juin 2022

Snail Mail - Dimanche 19 Juin 2022 - Trabendo (Paris)

Alors que la canicule précoce qui a paralysé une bonne partie de la France ces trois derniers jours marque le pas, on peut sans crainte d'asphyxie aller s'entasser dans les salles de concert. Et au Trabendo en ce dimanche soir de second tour des élections, on peut voter pour Snail Mail - la grande révélation indie rock US aux dires de la critique spécialisée - ou pour The Goon Sax - l'excitant combo australien où officie ni plus ni moins que le fils de Robert Forster. Un double ticket excitant pour quiconque s’intéresse aux musiques d’aujourd’hui et de demain (… plutôt qu’à celles d’hier, qui rameutent toujours le maximum de public nostalgique…), une alternative crédible aux Rolling Blackouts CF qui passent à la Maro ce même soir…  Avec en bonus, le plaisir d’être au milieu d’un public vraiment jeune dans la salle, un public aux tonalités LGBT, qui nous change agréablement des foules grisonnantes !

20h : Il est difficile de ne pas être impressionné par la haute stature de Louis Forster, et par sa ressemblance – et pas seulement vocale – avec son père, même si les petites tresses qui agrémentent sa coiffure le distinguent de l’aspect bien plus straight de ce cher Robert. Le trio Jones – Forster – Harrison, qui passera les 40 minutes du set de The Goon Sax à échanger leurs instruments, est complété par un claviériste-guitariste fort efficace lorsqu’il s’agit de faire grincer des accords agressifs.

La musique de The Goon Sax, est accueillie avec enthousiasme par une partie du public – en grande partie anglo-saxon, d’ailleurs – pourtant venu en masse pour Snail Mail. Elle est pourtant devenue plus dérangeante, jouant sur les déséquilibres, les dissonances, avec des parties vocales ne craignant pas la fausseté. L’héritage des Go-Betweens ou de l’école néo-zélandaise est toujours perceptible derrière certaines mélodies mélancoliques et catchy, derrière certaines rythmiques enlevées, mais The Goon Sax trace peu à peu un chemin différent, certainement moins confortable.

L’énergie du groupe est palpable, sa capacité à tirer vers le haut leur « pop à guitares », qui manque peut-être encore d’un peu de maturité, impressionne par instants. Mais par instants seulement, le concert manquant de cet enthousiasme que l’on est en droit d’attendre d’une jeune formation aussi prometteuse : les musiciens n’ont pas l’air particulièrement heureux de jouer ce soir (Louis se plaint de la chaleur, et de ne pas pouvoir porter sa veste qu’il s’est achetée pour l’occasion, mais on suppose qu’il s’agit d’humour…), et même si l’on remarque l’attention constante que Louis porte à Riley, et la complicité entre James et Louis, le set manquera de cette touche de vie qui lui permettrait de transcender l’inconfort créatif de la musique. Disons que ce n’était sans doute pas « un bon soir » pour The Goon Sax.

21h15 : le niveau d’excitation, ou au moins d’enthousiasme, est monté d’un cran pour Lindsey Jordan, petit bout de femme charismatique et déterminé, et son Snail Mail. Quand on constate que tout au long des 65 minutes du set, la quasi-totalité du public chantera, plus ou moins fort, la quasi-totalité des textes des chansons de Lindsey, on ne peut que ressentir un immense plaisir à retrouver la vénération que les vraies rock stars engendrent chez leur jeune public.

On nous pardonnera la comparaison, mais nous avons retrouvé ce soir au Trabendo le même genre de foi généreuse qui caractérise les sets juvéniles de Girl In Red par exemple, dans un style musical il est vrai bien différent. Et il faut rappeler qu’à la différence de Marie Ulven Ringheim, Lindsey s’est défendue de placer son homosexualité au centre de son discours, d’être la porte-parole d’un mouvement (… même si, inévitablement, toute une jeunesse se reconnaît dans ses textes !).

Les premiers mots du set seront : « Let's go be alone / Where no one can see us, honey / Careful in that room / Those parasitic cameras, don't they stop to stare at you? » (Allons être seules / Là où personne ne peut nous voir, chérie / Attention dans cette pièce / Ces caméras parasites ne s'arrêtent-elles pas pour te fixer ?) en intro de Valentine. Les derniers : « Don't you like me for me? / Is there any better feeling than coming clean? / And I know myself and I'll never love anyone else / I won't love anyone else » (Tu ne m'aimes pas pour moi ? / Y a-t-il une meilleure sensation que celle de l’aveu ? / Et je me connais et je n'aimerai jamais personne d'autre / Je n'aimerai personne d'autre) sur le hit Pristine. Soit un trajet finalement logique de l’inconfort d’un monde où plus rien n’est invisible, protégé, et surtout pas la relation amoureuse, à la rassurante permanence de l’Amour. Soit de quoi parler directement au cœur de ce jeune public, homosexuel ou non, qui affronte chaque jour un environnement de plus en plus hostile.

Musicalement, le set est beaucoup plus surprenant quand on ne connaît que l’indie folk hautement émotionnel de l’album Valentine : rock, très rock même parfois, avec un groupe juvénile qui aime s’emporter, le concert de Snail Mail joue la carte de l’énergie avant tout… Et le chant de Lindsey, si particulier, s’apparente souvent à une sorte d’hululement animal, ou tout au moins viscéral, avec par moments des expérimentations vocales surprenantes. On se souvient alors que si Lindsey cite Elliott Smith ou Fiona Apple parmi ses influences, elle adore aussi Sonic Youth, My Bloody Valentine ou le Velvet.

Bref, la musique de Snail Mail est, ce soir, très loin d’un folk féminin tablant sur la sensibilité et la finesse ! D’ailleurs, derrière les sourires que Lindsey dispense généreusement à son public, on voit régulièrement poindre l’artiste intransigeante, pas commode, rageant à propos de (petits) problèmes techniques empêchant à son avis son set d’être parfait.

Au milieu de cette heure et quelque d’électricité (Lindsey est une excellente guitariste et ses interventions solo impeccables) et de grimaces (la capacité de Lindsey à en faire est étonnante !), nous n’aurons droit qu’à deux chansons plus intimistes : Lindsey nous aura expliqué que, se sentant vaguement malade cet après-midi, elle n’était pas certaine de pouvoir jouer et chanter seule…

Au bout de ce set énergique, mais parfois un peu uniforme – ou le paraissant à nous qui ne connaissons pas tous les textes des chansons par cœur ! -, le cas Snail Mail est moins clair que nous l’espérions. Si le talent de Lindsey ne saurait être questionné, il est évident qu’elle n’a pas encore trouvé sa voie, musicalement. Mais, à 23 ans, comment le lui en faire le reproche ?

Les musiciens de Snail Mail :

Lindsey Jordan – vocals, guitar

Alex Bass – bass

Ray Brown – drums

Madeline McCormack – keyboards, guitar

Benjamin Kaunitz – guitar, backing vocals

La setlist du concert de Snail Mail :

Valentine (Valentine – 2021)

Ben Franklin (Valentine – 2021)

Glory (Valentine – 2021)

Speaking Terms (Lush – 2018)

Heat Wave (Lush – 2018)

Automate (Valentine – 2021)

Madonna (Valentine – 2021)

Golden Dream (Lush – 2018)

Thinning (Habit EP – 2016)

Light Blue (Valentine – 2021)

Feeling Like I Do (Superdrag cover)

Full Control (Lush – 2018)

Headlock (Valentine – 2021)

Forever (Sailing) (Valentine – 2021)

Encore:

Mia (Valentine – 2021)

Pristine (Lush – 2018)

19 juin 2022

Interpol - Samedi 18 Juin 2022 - Salle Pleyel (Paris)

On en parlait justement entre amis, Interpol, un groupe littéralement porté aux nues par ses fans, a été un vrai souffle d’air frais quand il a débarqué au tout début des années 2000 et qu’il a offert, avec son élégant retour à la cold wave des eighties, une échappatoire à la musique bruyante et échevelée du grunge qui avait tout envahi. Portée par le chant régulièrement magnifique et touchant de Paul Banks et les guitares carillonnantes, « post-punk » (comme on ne disait pas encore vraiment à l’époque) de Daniel Kessler, cette musique avait tout d’une renaissance. 20 ans plus tard, alors que le groupe a peiné à se renouveler sur album, a offert des concerts de qualité variable, et a été challengé par des centaines (des milliers !) de jeunes groupes qui ont choisi le post-punk comme étendard à leur mal-être, Interpol est-il encore pertinent ?

20h : Orlando Weeks, il faut avouer qu’on a un peu perdu sa trace depuis que The Maccabees n’existent plus, et la carrière solo, tournée vers une sorte de pop atmosphérique assez expérimentale, de « l’homme à la voix d’ange » est largement passée sous nos radars. On est donc heureux de le retrouver, entouré d’un quatuor visiblement très enthousiaste, très heureux d’être là sur scène pour défendre leur musique… même si l’on remarque immédiatement l’absence d’une guitare, largement remplacée par une trompette exubérante. Les deux premiers titres accrochent bien, qui offrent une réminiscence discrète de ce que l’on avait tant aimé dans les deux premiers albums merveilleux des Maccabees. Orlando a toujours cette voix singulière, qui paraît d’ailleurs sur scène manquer d’assurance (mais on peut trouver que ça fait partie de son charme !) : on est néanmoins frappé par sa nervosité, ses gestes désordonnés, par une sorte d’angoisse qui se dégage de lui, surprenante pour un chanteur avec autant d’expérience. Et puis, peu à peu, le set se délite, perd de la consistance, de l’intérêt : sont-ce les structures trop complexes des chansons qui nous égarent ? Ou bien le fait qu’Orlando peine à incarner sur scène sa musique ? Les deux derniers titres rattrapent légèrement l’impression d’ennui qui s’est dégagée de ces trop longues 40 minutes. A revoir sans doute dans des conditions plus intimes que celles offertes par le cadre un peu mégalo de la Salle Pleyel… (même si la qualité de son air conditionné, en ces temps de canicule, nous a fait AIMER la salle, ce soir...)

21h10 : Ce sont sous les accords de la BO de la série Gomorra que, tirés à quatre épingles comme des maffieux italiens, baignés de lumières rouges qui resteront une grande constante du set, les musiciens d’Interpol (et pas « Interpole » comme indiqué au bar de la Salle Pleyel, honte à eux !) pénètrent sur la grande scène, accueillis par une ovation qui montre la ferveur que le groupe provoque encore en 2022, loin de nos interrogations à nous, « les « non-fans ». L’intro atmosphérique de Untitled sert d’entrée en matière, avant que Evil nous rappelle pourquoi en 2004, nous aimions ce groupe – alors, rappelons-le, en concurrence directe avec leurs frères jumeaux / ennemis ataviques (d’après les fans d’Interpol) d’Editors : oui, cette reprise directe de la musique inventée par Joy Division mais où la noirceur absolue avait été remplacée par un romantisme ébouriffant, nous touche toujours autant !

Sam Fogarino étant malade, il est remplacé aux fûts par une doublure qui fera bien le taf, sans bien entendu égaler la frappe martiale du batteur historique du groupe. Juste devant nous, Daniel Kessler va passer le concert à nous amuser de ses pas de danse tout en délivrant les riffs tranchants qu’on aime. Banks restera planté devant son micro, mal éclairé, au grand dam des photographes, mais s’appliquera à chanter pendant une heure et demie en « incarnant » de manière intense ses chansons : on utilise volontairement le même terme que pour Orlando Weeks, car, même si Banks n’est pas à proprement parler un grand chanteur, il est saisissant de comparer la force émotionnelle de son chant avec le trouble porté par la voix de Weeks. Le son de Pleyel est plutôt bon, ce soir, fort et clair, donc aucune raison de se plaindre (si ce n’est des lumières, on l’a dit…).

La première partie du set ressemble néanmoins à une sorte d’échauffement… même si là encore, le léger ennui que nous pourrons ressentir çà et là, en particulier quand Kessler abandonne sa guitare pour les claviers sur deux chansons, nous vaudra certainement l’anathème éternel des fans du groupe. Les nouveaux titres du futur album s’intègrent bien, et confirment qu’Interpol continue bel et bien sur sa lancée.

Il faut attendre l’accélération – bienvenue - de All the Rage Back Home pour que le concert prenne son véritable envol. Le magnifique Rest My Chemistry – sans doute l’une de leurs plus belles chansons – confirme alors que la seconde partie du set va voler bien plus haut que ce qui a précédé. D’ailleurs, Banks se met presque à sourire (oui, il semble se décontracter !), et les entrechats de Kessler se font plus joyeux. The Rover a une immédiateté presque pop qui fait du bien, avant que les classiques The New et PDA ne nous achèvent…

On regrettera quand même qu’Interpol, porté par l’enthousiasme de la foule, ne daignent pas déroger à leur éternelle règle des trois chansons, pas plus, pour un rappel un peu en deçà de ce qui a précédé : on sait bien que la fantaisie n’est pas la grande qualité du groupe.

Inutile de dire que dans le camp bien fourni des véritables admirateurs du groupe, les superlatifs ne manquent pas (« j’ai pris un pied de dingue ! », « fucking amazing ! »), et on est heureux pour eux. De notre point de vue, ce concert a surtout confirmé qu’Interpol ne révolutionnera plus rien, qu’ils ont toujours tendance à manquer d’intensité, mais que, grâce au chant de Banks (lorsqu’il est en forme comme ce soir…), ils savent la remplacer par quelque chose qui peut serrer le cœur : sur Rest My Chemistry ou sur Leif Erikson, ce soir, une sorte de spectre a même flotté sur leur set, que l’on n’aurait pas espéré entrevoir…

… celui de la BEAUTE.

La setlist du concert de Interpol :

Untitled (Turn On the Bright Lights – 2002)

Evil (Antics – 2004)

Fables (new song)

If You Really Love Nothing (Marauder – 2018)

Take You on a Cruise (Antics – 2004)

Pioneer to the Falls (Our Love to Admire – 2007)

Narc (Antics – 2004)

Toni (new song)

Something Changed (new song)

Obstacle 1 (Turn On the Bright Lights – 2002)

All the Rage Back Home (El Pintor – 2018)

Rest My Chemistry (Our Love to Admire – 2007)

Leif Erikson (Turn On the Bright Lights – 2002)

The Rover (Marauder – 2018)

The New (Turn On the Bright Lights – 2002)

PDA (Turn On the Bright Lights – 2002)

Encore:

NYC (Turn On the Bright Lights – 2002)

Not Even Jail (Antics – 2004)

Slow Hands (Antics – 2004)

16 juin 2022

White Lies - Mercredi 15 juin 2022 - Trabendo (Paris)

White Lies, voilà un nom qu'il vaut mieux ne pas prononcer devant un amateur éclairé de musique, tant on risque l'anathème. Et c'est presque compréhensible, tant les débuts du groupe d’Ealing, en 2008, sous l'ombre écrasante de Joy Division, avaient été déprimants : tendance lourde à la grandiloquence, paroles chargées en clichés, ce pauvre Ian Curtis devait se retourner dans sa tombe en contemplant avec consternation ces disciples-là. Et puis le temps a passé et White Lies a changé. Leur dernier album, As I Try Not to Fall Apart, est très plaisant, plus pop, plus entraînant, même si les préoccupations existentielles assez sombres du groupe demeurent. Qui oserait dire que tout artiste ne mérite pas une seconde chance ? Nous voilà donc en ce premier jour de canicule précoce devant le Trabendo, alors que la majorité de nos amis mélomanes ont préféré l'Olympia avec les Dandy Warhols ou la Cigale avec Sharon Von Etten.

Il est 20 heures et alors que la température monte inexorablement dans un Trabendo qui se remplit, les Parisiens de Serpent vont nous mettre une belle claque : avec d'incontournables accents Talking Heads - un groupe extraordinaire, rappelons-le, ayant inspiré finalement peu de successeurs -, un zeste de Devo dans un chant vaguement névrotique, mais une dureté de ton qui les distingue clairement, Serpent va séduire le public en deux chansons seulement : des chansons impeccables, qui savent monter en puissance en quelques secondes pour approcher l'hystérie (une hystérie qui nous sera refusée ce soir, le public n'étant pas venu pour ça...). A leur tête, l'excellent Lescop, qui avait officié auparavant dans le groupe Asyl, puis en solo, mais il serait injuste de ne pas saluer le brio des deux guitaristes, la frappe du batteur ou le groove du bassiste. Chaque chanson est instantanément accrocheuse, chaque hook de guitare a son impact, les musiciens déploient une énergie folle et semblent aussi beaucoup s’amuser : bref, c’est tout ce qu’on attend d’un bon concert de rock, et au bout d'une demi-heure, alors que Serpent prouvent sur un ébouriffant Cold Sweat qu'ils peuvent aussi aisément aller vers le garage rock qu'ils ont su nous faire danser intelligemment avant, on n'a franchement pas envie qu'ils arrêtent. A revoir très vite.

21h05 : le Trabendo est bondé maintenant d'un public de fans - un public largement féminin - déjà extatique, et on sent que le trio de White Lies va être reçu comme les stars qu’ils ne sont pas vraiment, et que cela compensera certainement la difficulté d’avoir à succéder à une première partie aussi brillante que Serpent.

Trio ? Quatuor plutôt, les trois musiciens originaux étant soutenus par un claviériste au rôle prépondérant, vu l’importance des claviers dans la musique du groupe. Et si la musique de White Lies évoque plus aujourd’hui celle de The Killers, voire de The Cars dans les meilleurs moments, que la cold wave de Joy Division ou le post-punk ré-émulé de Editors ou Interpol, il y a des choses qui n’ont pas changé depuis la dernière fois que nous avons vu le groupe sur scène, il y a plus de dix ans : Harry McVeigh est toujours un chanteur limité qui peine à reproduire les vocaux des albums, mais il peut se dissimuler derrière un son énorme – digne d’un pur stadium rock, alors que nous sommes au Trabendo, bon sang ! Il reste aussi le même frontman embarrassé, visiblement peu à l’aise dans l’interaction avec le public : moins coincé aujourd’hui qu’à l’époque où il était un très jeune homme tiré à quatre épingles dans des costumes trop élégants, il reste à la peine quand il s’agit de bouger un minimum, et chacune de ses rares déclarations à son public (il répétera plusieurs fois qu’il est ravi d’être enfin là, ce soir, faisant référence au concert d’Avril annulé pour cause de Brexit et blocage à la frontière) sonne terriblement forcée…

… Non que cette absence de charisme gêne d’aucune manière le public de White Lies, en transe dès l’intro surpuissante du classique Farewell to the Fairground. Il faut avouer que White Lies a pas mal d’atouts dans son jeu : en tout premier lieu des chansons excellentes, dans une veine 80’s qui ne semble pas s’épuiser, puisque les compositions du nouvel album sont encore meilleures, des chansons dont on apprécie de fredonner les mélodies accrocheuses, voire de brailler en chœur les refrains. Ensuite, une formidable section rythmique qui fait presque se soulever le toit du Trabendo, même si le gros gros son de la batterie a un côté très daté eighties, justement.

Difficile donc de ne pas passer un bon moment pendant cette heure et demie d’un set généreux en tubes, réussissant qui plus est à varier les ambiances puisque la désormais longue discographie du groupe le permet : on aurait presque l’impression d’être revenus trente ou quarante ans en arrière, quand le Rock était encore la musique de la jeunesse et remplissait les stades sans coup férir.

A notre goût, ce seront les nouvelles chansons qui seront les plus convaincantes (Step Outside, brillante, There Is No Cure For It, très rock, I Don’t Want to Go to Mars, superbe en conclusion…), mais, sans surprise, ce seront les vieux hymnes comme l’incontournable – et pénible, à notre avis – Death qui feront se lever tous les bras.

Conclusion : même si White Lies reste un cas compliqué, entre leur talent de compositeurs et leur difficulté à se transcender sur scène avec un format musical finalement très conventionnel, il est impossible de ne pas prendre un vrai plaisir devant ce rituel éternel du concert de Rock « classique ». Tiens, on aurait même pu allumer nos briquets (et pas nos portables), comme à la grande époque : mais White Lies ne joue aucune ballade romantique (et c’est tout à leur honneur). Et il faisait beaucoup trop chaud pour ça, de toute façon !

La setlist du concert de White Lies :

Farewell to the Fairground (To Lose My Life… - 2009)

There Goes Our Love Again (Big TV – 2013)

Am I Really Going to Die (As I Try Not to Fall Apart – 2022)

To Lose My Life (To Lose My Life… - 2009)

Hurt My Heart (Five – 2019)

Time to Give (Five – 2019)

Is My Love Enough (Friends – 2016)

Step Outside (As I Try Not to Fall Apart – 2022)

First Time Caller (Big TV – 2013)

Big TV (Big TV – 2013)

There Is No Cure For It (As I Try Not to Fall Apart – 2022)

Unfinished Business (To Lose My Life… - 2009)

Tokyo (Five – 2019)

I Don't Want to Go to Mars (As I Try Not to Fall Apart – 2022)

Encore:

Death (To Lose My Life… - 2009)

As I Try Not to Fall Apart (As I Try Not to Fall Apart – 2022)

Bigger Than Us (Ritual – 2011)

7 juin 2022

Kikagaku Moyo - Lundi 6 Juin 2022 - Trabendo (Paris)

Après la claque que la plupart d’entre nous ont reçue au Festival Lévitation ce week-end, il était inconcevable de ne pas revoir et réécouter (une dernière fois ?) Kikagaku Moyo sur scène (puisqu’ils passaient dans la foulée à Paris)… tout en sachant que le cadre intimiste du Trabendo allait changer la perception que nous aurions de leur musique. Quand on pénètre d'ailleurs dans la salle, on est effrayé par l'accumulation du matériel du groupe sur une scène bien trop petite pour eux...

20h : les deux Taïwanais de Mong Tong entrent en scène, guitares en bandoulière, et se placent devant leurs claviers et ordinateur... avant de se bander les yeux ! Un concept pour le moins original dont on aimerait connaître le sens (symbolique ?)... et qui ne les empêche pas d'interpréter parfaitement leur musique instrumentale, couvrant un large spectre sonore : ambient music, sonorités orientales, basse groovy, envolées lyriques des claviers, guitare wah-wah, dérapages bruitistes, tout se mélange au fil des morceaux, et tout finit par s'assembler en... une invitation sensorielle au voyage qui s'avère étonnamment plaisante. Les deux frères revendiquent apparemment leur amour du paranormal et leur culture de Bandes Originales de jeux vidéo, et peut-être que ceci explique cela... 40 minutes, c'est néanmoins un tout petit peu long, surtout lorsque l'atmosphère au Trabendo est aussi étouffante que ce soir...

21h05 : A la différence de la longue entrée en matière dont nous avaient gratifiés les cinq musiciens de Kikagaku Moyo à Angers, on rentre cette fois de plein fouet dans la musique du groupe, par son versant le plus rock et le plus psyché, grâce à l’enchaînement de Carboard Pile et du très dansant (et donc bien nommé…) Dancing Blue, les deux morceaux qui ouvrent le dernier album du groupe, Kumoyo Island. Pourquoi pas ? Les Japonais sont réputés pour changer de setlist chaque soir, et il est clair que ce soir ils ont voulu emballer directement le public au lieu de nous offrir une immersion progressive.

La construction du set sera donc bien différente de la montée en puissance progressive de Lévitation, et aura plus l’aspect de montagnes russes : le très accrocheur Dripping Sun, sommet complexe et réjouissant de l’album Masana Temples, est cette fois la pièce maîtresse du set, placée en son centre. L’intro à la basse et les premiers accords, très morriconiens, sont accueillis par des cris de joie des fans, avant que le maelstrom de guitare ne nous engloutisse tous, et que les ruptures régulières de rythme et de ton ne nous emportent dans le monde mystérieux de ce groupe réellement étonnant. Et puis, bien logiquement, les moments violents le sont dix fois plus que sur la version de l’album : à ces moments-là, assez brefs (trop brefs ?), Kikagaku Moyo est une incroyable machine de guerre…

Vu de près cette fois, on apprécie beaucoup plus encore le jeu de sitar de Ryu Kurosawa, allant suivant les morceaux des sonorités indiennes les plus traditionnelles (Ravi Shankar, quelqu’un ?) à des explosions électriques que n’aurait pas renié Jimmy Page à la grande époque de Led Zeppelin.

Mais au final, c’est bien Daoud Popal qui impressionne le plus : charismatique en diable, vêtu de son pantalon tellement large qu’on croit qu’il s’agit d’une robe, pieds nus, c’est à nouveau lui qui monopolise l’attention lors de la dernière partie du set, en particulier sur une version de Gatherings exceptionnelle, où l’orgue de Ruy est elle aussi parfaitement envoûtante : tout le Trabendo est comme en transe, et même s’il nous aura fallu finalement plus longtemps, ce soir, pour entrer dans le jeu du groupe, ils nous tiennent désormais totalement à leur merci. Lorsque le morceau accélère dans sa dernière partie, on est presque du côté des moments les plus forts d’un groupe comme Oh Sees, avec toutefois encore une certaine retenue de la part des musiciens qui restent clairement dans la maîtrise. La même approche se poursuit avec un Silver Owl tout aussi épique, avant que la balade rêveuse de Kogarashi ne marque la fin du set.

Tout le monde hurle pour réclamer un rappel, tant il est hors de question que le groupe disparaisse ainsi, et ce sera l’un des morceaux les plus charmants, les plus faciles du dernier album, Monaka, joué avec tendresse et subtilité : un vrai message d’amour du groupe, chanté par un Tomo Katsurada qui sourit aux anges, avec le sitar qui tricote des arpèges (mais est-ce le bon mot ?) rêveurs.

On ne peut pas croire que ce soit la dernière fois que ces musiciens exceptionnels se produisent devant nous (comme on ne peut pas croire non plus qu’ils soient totalement autodidactes, tant leur virtuosité est désormais impressionnante…) : non, on va dire que Kikagaku Moyo vont faire une pause, qu’ils vont vaquer à d’autres occupations quelques mois, quelques années au pire, et qu’on les reverra un jour…

… Qu’on les reverra bientôt !

Les musiciens de Kikagaku Moyo sur scène :

Go Kurosawa – drums, vocals

Tomo Katsurada – guitar, vocals

Kotsu Guy - bass

Daoud Popal - guitar

Ryu Kurosawa – sitar, keyboards

La setlist du concert de Kikagaku Moyo :

Cardboard Pile (Kumoyo Island – 2022)

Dancing Blue (Kumoyo Island – 2022)

Orange Peel (Masana Temples – 2018)

Yayoi, Iyayoi (Kumoyo Island – 2022)

Entrance (Masana Temples – 2018)

Dripping Sun (Masana Temples – 2018)

Zo no Senaka (Kikagaku Moyo - 2013)

Nazo Nazo (Masana Temples – 2018)

Gatherings (Masana Temples – 2018)

Silver Owl (House in the Tall Grass - 2016)

Encore:

Monaka (Kumoyo Island – 2022)

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  • Depuis que j'ai 15 ans, ce qui nous fait un bail, je fréquente les salles de concert de par le monde, au gré de mon lieu de résidence. Il était temps de capturer quelque part tous ces grands et petits moments d'émotion, de rage, de déception, de plaisir...
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