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Play It Loud !!!! Le rock'n'roll, c'est fait pour la scène...

13 juillet 2026

The Patti Smith Quartet - Dimanche 12 Juillet 2026 - Folies Bergère (Paris)

Patti Smith est l’une des icônes absolues du Rock. Quand on repense à la jeune femme immortalisée par Mapplethorpe sur la pochette elle aussi iconique de Horses, son premier album, et l’un des piliers ou des sommets, suivant l’allégorie que l’on préfère, du Rock, on prend pleinement la mesure du temps qui passe : elle a aujourd’hui 79 ans. Revoir encore et encore Patti sur scène, tant qu’elle peut encore physiquement nous offrir ce bonheur, n’est pas une option, c’est une nécessité. Et un luxe, aussi. Car à la différence de nombre d’artistes de son âge, voire plus jeunes (on pense au semi-naufrage qu’a été le concert de Costello il y a peu), Patti a conservé sa voix, sa force d’expression, son impact « physique » en live.

Il vaut mieux le savoir avant de pénétrer dans une salle des Folies Bergères bien climatisée et aux sièges semble-t-il rénovés, le Patti Smith Group historique n’est plus : exit les fidèles Lenny Kaye et Jay Dee Daugherty, on est passés au Patti Smith Quartet, une formation beaucoup moins punk / garage rock, beaucoup plus « cosy », comprenant surtout le fidèle des fidèles des deux dernières décennies, Tony Shanahan, à la basse et aux claviers, et le fils Jackson Smith à la guitare.

Le set est prévu très tôt ce dimanche, peu après 19 heures et sans première partie, et nombreux seront ceux qui manqueront une partie du concert de Patti, et ce d’autant que, la veille, les horaires étaient un peu plus « habituels », avec un démarrage à 20 heures. Image « iconique » oblige, le public est de tous les âges – même si les vingtenaires sont plus rares -, mais pas forcément « populaire », étant donné le prix des places.

19h10 : Patti Smith est là, accueillie par une salve bruyante d’applaudissements. Elle a un grand sourire sur le visage, elle irradie le plaisir d’être là, même si l’on réalise vite qu’elle se déplace plus lentement, qu’elle a plus de mal à se baisser pour prendre sa gourde. La lumière est excellente, et Patti demandera même qu’on l’augmente, sans doute parce qu’elle a des problèmes de vision… cela nous change très agréablement de la quasi-obscurité dans laquelle se réfugient les groupes d’aujourd’hui. On mentionnera aussi que le son restera parfait du début à la fin du set d’une heure quarante-cinq minutes, à la fois précis et chaleureux : les conditions sont idéales pour profiter de Patti !

Toujours militante – mais en faveur de l’humanité et de la poésie, plus que directement « anti-Trump », ses premiers mots sont pour affirmer que dans un monde divisé, fragmenté même, comme le nôtre, nous affirmer en tant que « peuple » est essentiel. Et que c’est pour ça qu’elle lance le set par Ghost Dance, cette magnifique chanson reprenant l’histoire des États-Unis là où elle aurait dû se poursuivre, avec les Indiens d’Amérique, les « native Americans » dansant ensemble pour l’unité, pour la vie : « We shall live again, we shall live again / We shall live again, shake out the ghost dance ! ». Impossible de retenir une larme, à ce moment-là, tant c’est fort, tant c’est beau. Et comme Patti enchaîne avec l’également sublime Dancing Barefoot, on s’accroche pour ne pas trembler de saisissement : on pourrait bien être au début de l’un des concerts de l’année !

Revenge, moins marquant, nous permet de nous ressaisir. On remarque le jeu de guitare du fiston Jackson, plus souple, plus fluide, presque jazzy par moments, que celui de Lenny Kaye, qui colore la musique d’une atmosphère plus « laidback », clairement moins rock qu’auparavant. Patti nous raconte ses échanges à la librairie parisienne « Shakespeare & Co », où on lui a raconté la lecture historique par William Burroughs de son Naked Lunch, à laquelle assistait Allen Ginsberg qui s’était dévêtu pour sa propre lecture afin de frapper l’auditoire… Parfaite introduction pour nous offrir un poème de Ginsberg : c’est Spell (sur l’album moins connu Peace and Noise…). Patti a chaussé ses grosses lunettes pour lire le texte, mais sa voix est ferme, sa conviction magnifique, et le crescendo musical final bouleversant. « The world is holy! The soul is holy! The skin is holy! The nose is holy! The tongue and cock and hand and asshole holy! »…

La version de Summer Cannibals que le Patti Smith Quartet nous offre ensuite nous rappelle que Gone Again avait été un bon disque de retour aux affaires de Patti après un long silence, mais c’est quand même quand elle reprend son éternelle posture de « fan éternelle » que Patti montre qu’elle n’a pas changé. On ne célèbrera pas Rimbaud cette fois, mais Jim Morrison : par le récit de sa première visite au Père Lachaise en 1973 (avant qu’il ait une vraie pierre tombale), puis par l’évocation d’un rêve où Jim s’évade d’une statue de pierre dans laquelle il était prisonnier… C’est la genèse de la chanson Break It Up, qui est interprétée dans la foulée, mais à laquelle manque les cris de la guitare de Lenny Kaye. Et l’hommage est sublimé par une très belle version du Crystal Ship des Doors (« on croirait que la chanson a été écrite pour elle ! », me murmure un ami…).

Et c’est là que le set, jusque-là impeccable, se délite. Patti prend sa pause, ce qui est bien compréhensible, laissant la scène – et le chant – à Shanahan : le groupe nous inflige une mauvaise version du Walk On The Wild Side de Lou Reed, avec un Shanahan particulièrement à la peine aux vocaux (il s’en rend compte et s’en excuse : « Ils m’ont forcé à le faire ! »), puis une reprise anecdotique du Isn’t It a Pity de George Harrison. Quand Patti revient, la faiblesse de la fin de la setlist ne va pas lui permettre de retrouver la même magie : trois titres mous de Gone Again et de Trampin’, alors qu’on espérait les brûlots rock de premiers albums, c’est dur à avaler. Quant au final sur l’incontournable Because the Night, s’il enflammera le public, il faut bien avouer que la version qu’en joue le Patti Smith Quartet manque de flamme et de conviction.

Le rappel se réduit à une seule chanson, l’anodin Power to the People, qui ne vaut réellement que par ses paroles. C’était néanmoins sympathique d’accueillir sur scène Jesse, la fille de Patti, aux claviers… Gloria, indiqué sur la setlist avec un point d’interrogation, passera à la trappe, mais vu le profil du groupe, ce n’est peut-être pas plus mal.

Pour finir, le « grand concert » entraperçu s’est évanoui dans une seconde partie qui manquait de fougue et d’intensité, mais on ne peut guère parler de déception : ce serait très injuste, tant la voix et la présence de Patti Smith sur scène ont constitué un motif de grand bonheur. Une icône, on vous dit.

Les musiciens de Patti Smith sur scène :

Patti Smith – chant, poésie, guitare

Jackson Smith – guitare électrique

Tony Shanahan – basse, claviers

Seb Rochford – batterie

La setlist du concert de Patti Smith :

Ghost Dance (Easter - 1978)

Dancing Barefoot (Wave – 1979)

Revenge (Wave – 1979)

Spell (Footnote to Howl) (Allen Ginsberg poem) (Peace and Noise – 1997)

Summer Cannibals (Gone Again – 1996)

Break It Up (Horses - 1975)

The Crystal Ship (The Doors cover)

Walk on the Wild Side (Lou Reed cover) (Tony Shanahan sang lead)

Isn't It a Pity (George Harrison cover) (Tony Shanahan sang lead)

Fireflies (Gone Again – 1996)

Beneath the Southern Cross (Gone Again – 1996)

Peaceable Kingdom (Trampin’ – 2004)

Because the Night (Easter - 1978)

Encore:

People Have the Power (Dream of Life – 1988) (With her daughter Jesse joining on keyboards)

4 juillet 2026

Elvis Costello & The Imposters - Vendredi 3 Juillet 2026 - Olympia (Paris)

Je l’affirme avec fierté, Elvis Costello a été pour moi, pendant dix ans – à partir de son My Aim Is True en 1977 jusqu’à la première déception qu’ a été le virage de Spike – l’artiste qui a affiné mon approche de la musique, ainsi que mes goûts en la matière : prépondérance de la mélodie dans une tradition pop classique, importance primordiale des textes (je considère Costello comme LE plus grand parolier du Rock, lui qui a même dépassé Ray Davies), versatilité musicale plutôt que fidélité à un seul style, et puis, en live… capacité à déclencher des émotions déchirantes comme des élans de colère épique. Quelque part, je sais que je juge toujours les artistes en utilisant la « grille Costello », sorte de standard de la perfection dans mon monde à moi. Et puis, rappelons, ce qui n’est pas rien, que c’est Costello qui m’a initié à l’Americana, à la country music, à toutes ces choses « exotiques », qui semblaient bien éloignées, quand j’avais 20 ans et quelques, de ma « culture punk londonienne ».

Aller revoir Costello sur scène, après son cancer, après toutes ces années à l’avoir manqué, était donc un must, mais aussi un risque énorme : comment se confronter au déclin d’un artiste aussi essentiel dans ma cosmogonie ? Et ce d’autant que les critiques britanniques avaient été assassines à propos de cette tournée consacrée peu ou prou à la première décennie de Costello : vocalement, c’était en général l’adjectif « désastreux » qui revenait le plus souvent dans les comptes-rendus. Et puis, l’annulation du concert de la veille pour des raisons de santé venait en rajouter une couche…

19h30 : dans une Olympia en configuration assise, remplie principalement de quinquagénaires blanchis sous le harnais (ce qui est logique), un artiste français, Kessada, ouvre les hostilités. Il est accompagné de deux jeunes femmes, l’une derrière deux ordinateurs, et l’autre à la guitare. Le premier morceau est intrigant, mélange bizarre de chanson française, de rock et de bidouillages électroniques, porté quand même par une jolie énergie quand le géant Kessada (il mesure deux mètres trois, me semble-t-il, une information communiquée par l’artiste lui-même quand il raconte qu’on le harcelait à l’école quand il était… petit) se laisse aller aux percussions. Malheureusement, cet intérêt initial s’étiole rapidement au fil des morceaux suivants, qui sombrent dans une quasi-nullité qui ne peut que nous consterner.

Disciple sincère de Frédéric François, Kessada se vautre dans les clichés de la pire variétoche hexagonale, sans avoir même la voix qui lui permettrait de faire illusion. A ses côtés, ses deux acolytes font de la figuration, voire ce qui ressemble à du playback pour la guitariste – en tout cas à peu près inaudible dans le mix. Voici l’une des choses les plus médiocres qu’on ait entendues depuis longtemps, au point qu’on se demande, alors que la scène Rock française est aussi riche en talents, pourquoi Kessada est là devant nous. Il nous expliquera qu’il a travaillé avec Steve Nieve, le génial pianiste de Costello, durant le confinement (et d’ailleurs, un EP conjoint a été produit à l’époque), ce qui confirme que le copinage n’est pas la meilleure façon de respecter le public.

20h30 : C’est Ghost Rider de Suicide qui annonce l’entrée en scène d’Elvis Costello et de ses Imposters (soit les Attractions sans Bruce Thomas, mais avec un autre bassiste), accompagnés du formidable Charlie Sexton à la guitare. Plutôt un bon signe, évidemment, indiquant qu’Elvis veut « en découdre ».

On sait, pour avoir regardé les setlists de la tournée, que le concert aura trois volets : on débutera par des chansons des tous débuts de Costello, puis on changera de registre musical en abordant ses aventures country / folk / soul US, avant de terminer par un retour au Rock énervé, et par les « tubes » les plus intenses et / ou les plus connus. Ce qu’on ne sait pas, par contre, ce sont les titres qui seront joués, près de la moitié de la setlist changeant chaque soir ! Ce qui est incontestablement un « plus ».

Mais ce qui est horrible, c’est que le démarrage de la soirée est littéralement cauchemardesque, avec un Elvis qui chante horriblement faux, dont la voix n’est plus capable d’offrir une interprétation au minimum acceptable des chansons. Mais aussi avec un groupe « mou du genou », sans aucune dynamique musicale, affaiblissant systématiquement les morceaux. Et, cerise sur un gâteau bien pourri, un son pâteux, voire boueux, indigne de l’Olympia, une salle où on a très souvent entendu le meilleur. Il n’y a honnêtement rien à sauver des premières quarante-cinq minutes du set, qui plongent d’ailleurs la salle tout entière soit dans la consternation, soit dans la torpeur. Lovers’ Walk peut-être ? D’autant que la guitare de Charlie Sexton est la seule chose qui surnage de ce gloubi-boulga indigne. En tous cas, Mystery Dance ne fera danser personne, le génial Watching the Detectives est une réelle souffrance, et même la chanson parfaite qu’est Beyond Belief ne ressemble absolument à rien. A ce stade, il est tout à fait logique de vouloir mettre fin à notre souffrance et de quitter la salle.

Costello, portant désormais une petite moustache ridicule, reste le cabotin qu’il a toujours été, même si les quelques blagues qu’il fera ne feront rire personne, et qu’on le préférait logiquement en rocker méchant qu’en septuagénaire conciliant. C’est à ce moment que le groupe, qui était jusque là positionné sur la droite de la scène (hormis Steve Nieve), émigre vers la gauche, et se rapproche autour d’Elvis, pour la partie « roots / US » du set. Une vraie rupture qui va permettre à la soirée de repartir d’un autre pied… même si le démarrage sur Almost Blue est encore une fois catastrophique, Elvis étant désormais incapable de la chanter. Heureusement, survient alors une belle reprise du Who Will the Next Fool Be de Charlie Rich, où, par miracle, Costello retrouve son style vocal de toujours – un style certes clivant, mais déchirant. La version totalement réinterprétée du sublime Everyday I Write the Book est loin d’être la meilleure qu’on ait entendue, mais fait l’affaire pour panser nos plaies. Je prie à ce moment là pour que Costello nous épargne Shipbuilding, les retours sur la chanson ayant été terrifiants dans les concerts précédents : heureusement, ce sera le cas.

Brilliant Mistake nous rappelle pourquoi King of America était (et reste) un chef d’œuvre, Alison résiste au traitement vocal infligé (cette chanson est capable de résister à n’importe quoi), Clubland est une horreur qu’on essaie d’oublier très vite, avant que A Good Year for The Roses vienne nous toucher, en nous remémorant notre première rencontre, via Costello, avec la country music. Il faut souligner que pendant tout ce second set, la complicité entre le brillant Charlie Sexton à la guitare et le non moins excellent bassiste / contrebassiste Davey Faragher permet de sauver musicalement les passages les plus périlleux.

Reste à passer sous le « rouleau compresseur » que, finalement, nous attendons tous. Les six chansons qui suivent, enchaînées sans une respiration (Chelsea, Pump It Up, No Action, Radio Radio, I Can't Stand Up for Falling Down et High Fidelity) sont logiquement une tuerie : Elvis chante toujours aussi mal, le groupe est toujours aussi approximatif, le son toujours aussi brouillon, mais le public est enfin debout, et je crois que tout le monde vit cet enchaînement de merveilles absolues dans sa tête. On n’entend pas ce qui est joué sur scène, on entend les morceaux idéaux tels qu’ils existent dans notre mémoire, tels qu’ils ont constitué notre ADN musical.

La soirée se conclut au bout de deux heures par le classique de Brinsley Schwarz, Peace, Love and Understanding, qui, dans le monde de 2026, prend les allures d’une véritable profession de foi, voire d’une déclaration politique : « As I walk through this wicked world / Searching for light in the darkness of insanity / I ask myself, "Is all hope lost? / Is there only pain and hatred and misery?" » (Alors que je traverse ce monde mauvais / En quête de lumière dans les ténèbres de la folie / Je me demande : « Tout espoir est-il perdu ? / N'y a-t-il que douleur, haine et misère ? »).

Pas si mal de sortir de l’Olympia, même si on a été terriblement déçu, même si on a parfois souffert le martyre devant le massacre de chansons autant aimées, avec ce titre en tête. Pas sûr qu’on retourne un jour voir Costello jouer sur scène, mais en tous cas, alors que l’âge et la maladie le privent aujourd’hui de la capacité de rendre à son propre songbook l’hommage qu’il médite, ces chansons tiennent toujours bon, un demi-siècle plus tard. Il nous incombe donc à nous tous de les relayer, de faire en sorte qu’elles ne soient pas oubliées.

Les musiciens d’Elvis Costello sur scène :

Elvis Costello — chant, guitares, piano

Steve Nieve — claviers / piano / melodica

Pete Thomas — batterie

Davey Faragher — basse, contrebasse

Charlie Sexton — guitare

La setlist du concert d’Elvis Costello :

Radio Sweetheart (Taking Liberties - 1980)

Sneaky Feelings (My Aim Is True - 1977)

Living in Paradise (This Year’s Model - 1988) (With snippets of Domino by Van Morrison)

Mystery Dance (My Aim Is True - 1977)

Watching the Detectives (Single – 1977) / Help Me

Crimes of Paris (Blood & Chocolate – 1986)

Lovers Walk (Trust - 1981)

Beyond Belief (Imperial Bedroom - 1982)

Almost Blue (Imperial Bedroom - 1982) (With All or Nothing At All and snippet of Adieu Paris)

Who Will the Next Fool Be (Charlie Rich cover)

Everyday I Write the Book (Punch the Clock - 1983)

Don't (Elvis Presley cover) (Played only part of this song)

Lovable (King of America - 1986)

Brilliant Mistake (King of America - 1986)

Alison (My Aim Is True - 1977)

Honey, Are You Straight or Are You Blind? (Blood & Chocolate – 1986)

Clubland (Trust - 1981)

A Good Year for the Roses (+ snippets of Suspicious Minds & Always on My Mind) (George Jones cover) (Almost Blue – 1981)

(I Don't Want to Go to) Chelsea (This Year’s Model - 1988)

Pump It Up (This Year’s Model - 1988)

No Action (This Year’s Model - 1988)

Radio Radio (Single – 1978)

I Can't Stand Up for Falling Down (Sam & Dave cover)(Get Happy! - 1980)

High Fidelity (Get Happy! - 1980)

(What's So Funny 'Bout) Peace, Love and Understanding (Brinsley Schwarz cover) (Armed Forces – 1979)

13 juin 2026

Aldous Harding - Vendredi 12 Juin 2026 - Salle Pleyel (Paris) :

Après cinq semaines de confinement à domicile pour cause de fracture de la cheville (même pas dans une salle de concert !), je fais mon retour grâce à l'ami Jérôme, qui a bien voulu me revendre sa place au balcon à Pleyel pour Aldous Harding. Tout le monde connaît mon aversion pour le fait d'assister à un concert assis, mais je n'allais pas faire la fine bouche, d'autant que mon plâtre et la rééducation qui suivra vont m'empêcher d'être debout dans la fosse pendant encore plus d'un mois.

La salle Pleyel n’est évidemment pas sold out ce soir pour une artiste aussi clivante que la Néo-Zélandaise, et ce d’autant que son dernier album, qui charge la barque au niveau des « bizarreries », et abandonne largement les dernières sonorités « folk », a recueilli autant de critiques mitigées que de louanges. Mais heureusement, le remplissage de la salle sera suffisant pour ne pas créer un sentiment désagréable de « vide », même si, quand la première partie monte sur scène à 20h, les rangées de sièges et la fosse sont encore bien dégarnies.

Cette première partie, Vera Ellen, une artiste indie néo-zélandaise réputée, qui plus est signée chez Flying Nun, soit « la » référence en termes de label, est a priori assez attirante, et ce d’autant qu’elle se présente sur scène en format « groupe ». Malheureusement, les premiers morceaux semblent s’éterniser sans que grand-chose ne s’en dégage, ni du point de vue mélodique, ni – surtout - émotionnel. Ce qui fait que l’intérêt retombe peu à peu, en dépit d’un public « bien élevé » qui applaudit poliment. Il faut attendre Sangria, le quatrième morceau, pour avoir l’impression que quelque chose se passe sur scène. Et puis Broadway Junction, en avant-dernier sur la setlist, dégage enfin une vraie et belle émotion. On sait que Vera Ellen a souffert de graves problèmes de santé et n’a pas toujours été sereine non plus, et on comprend qu’elle se protège (elle se plaindra d’ailleurs d’être trop « exposée » du fait des lumières fortes sur scène, sans que personne de l’équipe Pleyel ne remédie au problème, ce qui n’est pas très bienveillant) : il reste qu’elle ne dévoile pas grand-chose de ses sentiments, à part sur Broadway Junction, justement, et que, hormis de beaux vocaux, parfois en harmonie avec ses musiciens, on a le sentiment d’assister à un set tout en retenue, voire en sécheresse. Elle nous demande de passer à son stand de merchandising à la fin, pour acheter son dernier album, HEAVEN KNOWS WHAT TIME, ce qui pourrait « changer sa vie » ! Pas sûr malheureusement qu’elle ait convaincu suffisamment de spectateurs…

21h00 : Aldous Harding est là, accompagnée par un quatuor qui comprend d’ailleurs deux claviers : nous savons, grâce aux retours de son concert de la veille à Rouen, que son set sera en majeure partie consacrée à son nouvel album, Train on the Island, et donc que les claviers seront prépondérants. Nous avions déjà vu des photos du nouveau look d’Aldous – cheveux très courts et blouson -, donc pas de surprise à ce niveau-là. Après une intro extrêmement « suspendue » avec l’enchaînement de Train on the Island et I Ate The Most, deux titres hantés du nouveau disque, elle n’empoignera sa guitare acoustique qu’au troisième (One Stop), et ne reviendra – un peu - à ses « origines folk » qu’au quatrième, le beau Treasure, extrait de Designer… qui semblera d’ailleurs littéralement libérer un public extrêmement silencieux et recueilli, peut-être décontenancé par l’atmosphère presque glaciale du set. Venus in the Zinnia reçoit de belles acclamations, mais c’est probablement le curieux If Lady Does qui représente le plus clairement la singularité musicale actuelle de Harding.

Les tentatives de spectateurs de s’adresser à elle (« We Love You », « How Are You ? ») sont accueillies par une fin de non-recevoir : « I’m on stage, so I’m alright, but I’m not gonna talk too much you know… ! ». Entre ses perpétuelles mimiques – presque des grimaces -, ses mouvements désordonnés, ses poses clairement embarrassées, et peut-être surtout les blancs qui semblent parfois interminables qu’elle laisse entre deux chansons, il est clair qu’Aldous Harding n’apprécie pas l’exercice de la scène, et n’a nullement envie de prendre en compte l’existence d’un public devant elle.

Elle tente quand même de « mettre de l’ambiance » en se levant de sa chaise, en quittant son blouson et en essayant de danser sur Passion Babe, mais ça sent trop l’effort artificiel pour fonctionner. Heureusement, le joliment velvetien Leather Whip rattrape l’affaire, et la dernière ligne droite du concert sera plus emballante, moins glacée, jusqu’à une belle conclusion avec l’excellent Coats (comme sur l’album). On ne commentera pas, néanmoins, « son jeu de scène » sur le morceau plus rock qu’est Fever, pendant lequel elle s'allonge comme si elle était à la plage pour laisser ses musiciens jouer !

Nous aurons droit ensuite à un rappel réussi de trois titres. L’interprétation solo de l’intimiste Riding That Symbol n’est pas transcendante, il y aura même un « pain » (qu’elle relèvera elle-même en plaisantant : « Not bad! ». Mais les deux derniers morceaux, annoncés par un déconcertant « If you have any drugs, take them now! », le touchant Imagining My Man et surtout le baroque et « amusant » Designer, nous permettront de quitter Pleyel avec un doux sentiment de quasi-euphorie.

Il reste après cette soirée en demi-teinte qu’Aldous Harding n’est clairement pas une « artiste de scène », en dépit de sa voix régulièrement stupéfiante, surtout quand elle en joue avec des accents enfantins assez déstabilisants. Elle semble trop déchirée entre la volonté d’offrir un spectacle « professionnel », plutôt sage, et ses tendances naturelles à l’excès, pour que la scène puisse être un véritable plaisir pour elle. Et ça se ressent dans la salle.

La setlist du concert de Vera Ellen :

A Grip (Ideal Home Noise – 2023)

hunger is just a memory (HEAVEN KNOWS WHAT TIME – 2026)

When It's Over (HEAVEN KNOWS WHAT TIME – 2026)

Sangria (EP – 2025)

Stick Around 2 See (Ideal Home Noise – 2023)

Broadway Junction (Ideal Home Noise – 2023)

Then There Was You

La setlist du concert d’Aldous Harding :

Train on the Island (Train on the Island – 2026)

I Ate the Most (Train on the Island – 2026)

One Stop (Train on the Island – 2026)

Treasure (Designer – 2019)

Venus In The Zinnia (Train on the Island – 2026)

If Lady Does It (Train on the Island – 2026)

Worms (Train on the Island – 2026)

Passion Babe (Warm Chris – 2022)

Leathery Whip (Warm Chris – 2022)

San Francisco (Train on the Island – 2026)

What Am I Gonna Do? (Train on the Island – 2026)

Fever (Warm Chris – 2022)

Warm Chris (Warm Chris – 2022)

Coats (Train on the Island – 2026)

Encore:

Riding That Symbol (Solo) (Train on the Island – 2026)

Imagining My Man (Party – 2017)

Designer (Designer – 2019)

5 mars 2026

The Divine Comedy - Mardi 3 Mars 2026 - Salle Pleyel (Paris)

J’aurais dû me méfier. Écouter mon intuition. Le dernier album de The Divine Comedy m’avait inquiété, tant il est empreint d’une mélancolie frisant parfois la dépression. Neil Hannon ne va clairement pas bien. Et les retours du premier concert à la Salle Pleyel, la veille, de la part d’amis aimant Neil autant que moi étaient préoccupants. Mais voilà, cela faisait plus de trois ans que je n’avais pas vu The Divine Comedy sur scène, il était difficile, voire quasiment impossible, de faire l’impasse sur ce passage à Pleyel, qui marquait, avec deux soirées sold out, la consécration méritée d’un artiste talentueux.

J’ai eu tort, grand tort d’y aller, parce que je suis ressorti de la salle moi aussi déprimé, en me disant que j’avais vu non seulement le pire concert de The Divine Comedy depuis sa miraculeuse apparition au Festival des Inrocks en 1993, mais bien plus grave que ça, un Neil Hannon qui n’avait clairement pas envie de chanter, et qui a joué ses chansons – miraculeuses pour la plupart – sans y mettre aucun cœur.

Il faut dire que la soirée n’avait pas très bien commencé avec les Irlandais de A Lazarus Soul, qui nous ont assommés avec un post-punk aussi informe qu’ennuyeux. Une musique presque sans rythme ni mélodie (à l’exception du dernier titre joué, Funeral Seasons, qui tentait quelque chose d’un peu plus entraînant), où chaque morceau est un long flux musical sur lequel le chanteur Brian Brannigan pose un aussi long flux de paroles. C’est un concept, oui, mais ça ne fait pas en l’occurrence vraiment de la bonne musique. Le public de Pleyel reste silencieux, ce qui surprend Brian, habitué à être chahuté par les spectateurs irlandais, qu’on imagine bien aussi peu séduits par ce qu’ils entendent que nous. Ou alors, on a été polis et bien éduqués, ce qui ne veut pas dire qu’on ait aimé. La prochaine fois, promis, on jettera nos gobelets de bière pleins sur la scène.

22 heures : Neil Hannon débarque, barbu, vieilli et circonspect, entouré par sa fine équipe – six musiciens, tous plus décontractés, voire hilares que lui. Neil porte chapeau et lunettes noires, mais il s’en débarrassera vite, même si les lumières resteront réduites pendant les trois premiers titres, histoire bien sûr de contrarier les photographes professionnels. Le set démarre plan-plan avec deux titres du dernier album, logiquement à l’honneur ce soir, sans qu’il y ait de quoi s’enthousiasmer. Neil se console en se servant un verre de Bordeaux manifestement bon marché (il le renversera plus tard et les effluves de vinasse qui se dégageront au premier rang ne laisseront aucun doute sur la qualité du breuvage). Il est vrai qu’il le boit à petites gorgées, et alternera même avec des verres d’eau, mais il ne semble pas très net, et il avoue ne pas être bien (une crève, suggérera-t-il).

Et là, surprise, il nous offre un When the Lights Go Out All Over Europe surprenant et tout à fait séduisant, ce qui me rassure. La suite va malheureusement doucher ces espoirs : le second album à l’honneur aujourd’hui est le respectable Bang Goes the Knighthood, mais aucun des titres extraits du disque ne fonctionnera vraiment, même le pourtant délicieux Assume the Perpendicular, qui n’aura guère de charme…

Plus le set avance, plus le malaise est visible. Pour un ou deux titres qui surnagent (les incontournables Songs of Love et Our Mutual Friend, où un peu de la vieille magie résiste), le concert s’enfonce lentement dans un gloubi-boulga où plus rien ne marche. Musicalement et vocalement à la peine, Neil et son groupe échouent à chaque fois à créer l’émotion qui survient d’habitude si naturellement.

Alors oui, Neil essaie de nous faire rire en servant des boissons (bières, soft drinks, cocktails, vin) à ses musiciens quand il les présente, sur une version quasiment inexistante de son déjà médiocre A Man-A-Lago by the Sea, où il se moque de Trump.

Mais le pire reste à venir : si The Heart Is a Lonely Hunter confirme son excellence, la version offerte ce soir du sublime To the Rescue est absolument insignifiante, un vrai crève-cœur. Tous les tubes (sic) habituels sont joués, sauf Something for the Weekend, mais dans des versions aussi peu séduisantes qu’émotionnellement désincarnées. Et le final systématiquement sublime de Tonight We Fly passera quasiment inaperçu : un comble ! Il semble d’ailleurs que personne ne se soit levé au balcon durant ce final, du jamais vu.

Bon, ce fiasco n’a rien en soi de tragique : tout le monde, même et surtout les meilleurs, peut avoir un passage à vide. Mais dans le cas de Neil, on sent plutôt une sorte de malaise, comme si la dépression perceptible sur le dernier album s’accrochait aux basques de Neil et lui ôtait l’envie et le plaisir de jouer sur scène. Il est vrai que si l’on repense à sa trajectoire, il a toujours été un artiste fragile, manquant d’assurance, jouant avec méfiance – et humour – le rôle de l’idole pop, ayant recours régulièrement à quelques verres (de trop) pour trouver le courage de nous affronter. Il est vrai que sa musique est belle parce qu’elle traduit ce trouble, ces doutes, ces malaises. Mais c’est la première fois que cela l’empêche de nous offrir sur scène l’émotion et la beauté auxquelles nous sommes désormais habitués de sa part…

Même si je me suis rendu compte après coup que pas mal de vieux fans comme moi ont préféré faire comme si tout était normal, je suis sorti de Pleyel aussi déçu qu’inquiet.

Les musiciens de A Lazarus Soul :

Brian Brannigan – vocals, lyrics

Anton Hegarty – bass

Joe Chester – guitar, production

Julie Bienvenu – drums, percussion

La setlist du concert de A Lazarus Soul :

We Start Fires (Through a Window in the Sunshine Room - 2011)

Glass Swans (No Flowers Grow in Cement Gardens - 2024)

The Flower I Flung Into Her Grave (No Flowers Grow in Cement Gardens - 2024)

Diver Walsh (No Flowers Grow in Cement Gardens - 2024)

Mercury Hit a High (Last of the Analogue Age – 2014)

Funeral Sessions (The D They Put Between the R & L – 2019)

 

Les musiciens de The Divine Comedy sur scène :

Neil Hannon (chant, guitare)

Tosh Flood (guitares, banjo, chœurs)

Simon Little (basse, chœurs)

Andrew Skeet (piano, claviers, chœurs)

Ian Watson (accordéon, claviers, chœurs)

Tim Weller (batterie, percussions)

Rosie Thomson (violon)

La setlist du concert de The Divine Comedy :

Achilles (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

The Last Time I Saw the Old Man (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

When the Lights Go Out All Over Europe (Promenade - 1994)

Assume the Perpendicular (Bang Goes the Knighthood – 2010)

Rainy Sunday Afternoon (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

Bang Goes the Knighthood (Bang Goes the Knighthood – 2010)

A Lady of a Certain Age (Victory for the Comic Muse - 2006)

At the Indie Disco (Bang Goes the Knighthood - 2010)

Neapolitan Girl (Bang Goes the Knighthood – 2010)

Songs of Love (Casanova - 1996)

Our Mutual Friend (Absent Friends - 2004)

Bad Ambassador (Regeneration - 2001)

Mar-a-Lago by the Sea (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

To the Rescue (Foreverland - 2016)

The Heart Is a Lonely Hunter (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

Other People (Foreverland - 2016)

Absent Friends (Absent Friends - 2004)

Becoming More Like Alfie (Casanova - 1996)

Generation Sex (Fin de siècle - 1998)

National Express (Fin de siècle - 1998)

Encore:

In Pursuit of Happiness (A Short Album About Love – 1997)

Invisible Thread (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

Tonight We Fly (Promenade - 1994)

2 février 2026

The Inspector Cluzo - Dimanche 1er Février 2026 - Maroquinerie (Paris)

Voilà une soirée dont j’attendais beaucoup, n’ayant encore jamais eu l’occasion de voir The Inspector Cluzo, le célèbre duo de fermiers-rockers sur scène. J’ai soigneusement choisi le concert du dimanche soir parmi les cinq organisés à la Maro par le groupe, de retour d’une longue tournée mondiale : le dimanche soir est toujours une bonne soirée pour la musique live, avec une atmosphère différente et un public plus convaincu – les fêtards des vendredi et samedi soir faisant plutôt l’impasse. J’étais loin de soupçonner, en faisant la queue que j’allais vivre l’une de mes pires expériences « musicales » depuis… des mois ? Des années ?

20h00 : Tout commence pourtant magnifiquement avec Grant Haua, le bluesman / ex-rugbyman néo-zélandais dont j’admire les albums depuis plus de cinq ans sans avoir encore jamais réussi à voir un de ses concerts. Avec un look bien différent, plus sage, que celui affiché sur la pochette de son dernier album, Grant nous régale pendant quarante minutes, seul avec ses deux guitares acoustiques, de ses chansons, dans un registre à la fois dépouillé et rapidement très entraînant. Il faut dire qu’au-delà de sa présence charismatique (voici un homme qui respire la… bonté, ce qui n’est pas fréquent), sa voix superbe, on découvre en live sa virtuosité à la six-cordes. La vitesse à laquelle ses doigts bougent sur le manche est stupéfiante, et il est difficile de ne pas être fasciné. Comme en plus les chansons sont belles, balaient plusieurs registres musicaux, du blues bien sûr au folk en passant même par quelques accents pop avec de belles mélodies, le public de la Maro (qui n’est pas sold out ce soir, mais bien remplie) est rapidement sous le charme de ce diable d’homme. Une très belle expérience. 

21h00 : Laurent Lacrouts (chant, guitare, chevelure hirsute) et Mathieu Jourdain (batterie, tiré quant à lui à quatre épingles dans un noir et blanc élégant), c’est-à-dire The Inspector Cluzo, lancent leur set devant un public qui leur est totalement acquis et n’attend visiblement que du plaisir de cette soirée. Ils sont là pour soutenir leur album Less Is More, sur le thème – logique pour ces militants écolos acharnés – de la décroissance, ou plutôt de la croissance locale, sur un modèle différent de celui prôné par le capitalisme emballé qui nous emmène tout droit dans le mur. Ils commencent donc par le titre éponyme, ce qui me permet de réaliser que, en ce qui concerne mon envie d’entendre du « blues-rock rural », comme l’avait qualifié un ami, je vais être déçu. Leur musique ressemble surtout à une sorte de hard rock pataud et brouillon, dont je pressens qu’il ne va tenir la route que grâce à deux éléments : l’énergie déployée, en particulier par Mathieu à la batterie, et la voix, vraiment intéressante, de Laurent, qui va alterner entre chant rauque et falsetto soul du plus bel effet. Pour le reste, je me rends compte que ce que joue le duo n’est pas vraiment ma « tasse de thé » (ou mon verre de tord-boyaux), et je comprends mieux la présence de tee-shirts de metal dans l’assistance.

Mais le problème, ce qui sera pour moi le GROS problème de la soirée, n’est pas dans la musique, mais dans les déclarations – incessantes – de Laurent. Si l’on sourit quand il traite d’emblée Neil Young « d’abruti » (pas une surprise, vu l’imbroglio de l’absence de The Inspector Cluzo en première partie à l’Adidas Arena l’année dernière), il est déjà plus difficile d’avaler l’une de ses premières interactions avec le public, quand il demande qui a lu Guy Debord, et que devant le peu de mains levées dans la fosse, il nous lance un « c’est un peu le pourcentage de gens qui lisent des livres en France, non ? ». Le problème est que ça pourrait être drôle, un peu taquin, mais c’est exactement l’inverse : derrière la bonhommie familière affichée, on reconnaît l’arrogance habituelle de l’intellectuel français, sûr de sa supériorité sur ceux qui ne pensent pas comme lui, sur ceux qui n’ont pas lu les mêmes livres, ceux qui ne connaissent pas les philosophes, etc.

Ce mépris va se traduire tout au long de la soirée par des déclarations de plus en plus désagréables : à propos des Américains ignares, de ces bikers qui ne connaissent pas Thoreau (Quels barbares, ces Américains !) ; à propos de l’accord avec le Mercosur, évidemment inacceptable pour le paysan du Sud-Ouest, sans une pensée pour le paysan sud-américain (le « local » a bon dos, qui fleure bon le nationalisme borné) ; à propos de ces fans qui commettent l’outrage ultime d’aller écouter de la musique à Rock en Seine au lieu de rester dans les petits clubs ; à propos des autres groupes qui ne savent pas jouer et utilisent TOUS des backing tracks ; à propos de ces « communistes millionnaires » (comme Neil Young) ou « milliardaires » (comme Springsteen) qui n’ont pas la légitimité de défendre le peuple ; à propos d’Iggy Pop qui montre sa bite mais ne les autorise pas à reprendre une de ses chansons (ou quelque chose comme ça…) etc. Seuls parangons de vertu dans ce monde pourri, The Inspector Clouzot et leurs potes, qui sont des gens intègres, respectueux, courageux, droits dans leurs bottes. Bon, Laurent, dans un moment d’intense magnanimité, nous rassure : « Des gens bien, il y en a partout ! », soit le genre d’affirmation du même tonneau que le fameux : « Je ne suis pas raciste, j’ai un ami qui est noir ! ». Tout va bien, on respire !

 

Bref entre l’étalage d’une telle autosatisfaction (« Nous, on a des couilles, on joue dans l’Amérique profonde face à des bikers déchaînés ») qui serait ridicule si elle n’était pas aussi puérile, le refus radical d’accepter que d’autres opinions que les siennes peuvent exister, et une posture exsudant ce mépris caractéristique des extrémistes (de droite comme de gauche), il m’est devenu peu à peu insupportable d’assister à un tel déballage. Quant au public, persuadé d'être du "bon côté de l’histoire", il était ravi. Comme sont ravis les fans de MAGA devant un discours de Trump aux USA, ou les LFIstes devant les éructations de Mélenchon et sa clique.

Difficile d’écouter la musique – assez quelconque, à mon goût – jouée ce soir, quand on a un goût aussi désagréable dans la bouche. Juste l’envie de s’enfuir le plus rapidement possible loin de cette exhibition de certitudes inébranlables et de suffisance.

Bon, je suis resté jusqu’au bout. Comme on resterait à un meeting du RN ou de LFI, pour se souvenir du niveau de bêtise qu’on peut atteindre, surtout quand on se prétend « éclairé ».

 

La setlist du concert de The Inspector Cluzo :

Less Is More (Less Is More – 2025)

Catfarm (Less Is More – 2025)

As Stupid As You Can (Less Is More – 2025)

The Outsider (Horizon – 2023)

A Man Outstanding in His Field (We the People of the Soil – 2018)

We Win Together, I'm Losing Alone (Less Is More – 2025)

Fishermen (Rockfarmers – 2016)

Thoreau (Less Is More – 2025)

The Greenwashers (Less Is More – 2025)

Rockophobia (Horizon – 2023)

Almost Cut My Hair (David Crosby cover)

Put Your Hands Up (The 2 Mousquetaires – 2012)

Encore:

Journey Men (Less Is More – 2025)

11 novembre 2025

Alela Diane - Lundi 10 Novembre 2025 - Théâtre l'Athénée

Coucou ! En ce mois de novembre déjà bien rempli, c’est la divine Alela Diane qui revient faire un tour en France. Nul ne saurait évidemment s’en plaindre, même si notre grande muse du folk contemporain n’a pas sorti de nouvel album depuis sa dernière tournée et son passage inoubliable au Trianon, en février 2023. Enfin, pas de nouvel album paru, mais a priori un nouvel album quasi terminé, dont elle nous dévoilera quatre titres, et qui devrait sortir mi‑2026. Mais n’allons pas trop vite et parlons un peu de cette soirée différente, car organisée dans le cadre des soirées jazz (hein ?) au Théâtre Louis‑Jouvet, ou Théâtre de l’Athénée comme on l’appelle encore. Pas un décor très rock’n’roll que ce petit bijou de théâtre baroque, où le public est réparti sur de multiples niveaux verticaux… mais un cadre qui ravira nos visiteuses américaines, fortement dépaysées par un tel amoncellement de dorures vieilles de plusieurs siècles (on n’est pas à Mar‑a‑Lago !).

Quant à moi, ayant eu l’opportunité d’assister à ce concert tardivement, me voici privé du premier rang, réfugié au « balcon » — un troisième niveau surplombant la scène — à côté d’un ami rédacteur à Benzine, qui se chargera du live report de la soirée. Comme l’ami Gilles — qui en est à son quarante-neuvième concert d’Alela Diane —, et Laurence à ses côtés, se chargent des photos, me voilà délivré ce soir de toute responsabilité, et bien décidé à simplement profiter de ce beau moment musical.

20h10 : la soirée démarre, avec un peu de retard, par le duo Two Runner (il faudra que j’essaie de comprendre pourquoi Runner au singulier), deux jeunes femmes sorties des tréfonds de l’Amérique qui jouent un folk assez traditionnel, avec une simplicité et une bonne humeur auxquelles on ne saurait résister. Pour leur premier voyage en France (Paige, la chanteuse, avoue être déjà venue en Allemagne, qu’elle ne considère pas — mais pourquoi — comme faisant partie de la « Proper Europe », comme la France, l’Espagne ou l’Italie !), nos deux musiciennes sont ravies de jouer dans un cadre « historique » comme ce théâtre. Paige nous explique qu’il n’y a qu’une vieille mine d’or qui soit un tant soit peu « historique », justement, chez elle. Bref, on discute, on discute, alors le temps passe vite, mais on a l’occasion d’admirer son merveilleux vieux banjo, datant de la fin du XIXe siècle, au son étonnant, mais qui se désaccorde vite quand il doit voyager ! Je ne dirais pas que j’ai trouvé cette première partie très convaincante ; à la différence de certains amis, j’ai eu l’impression d’être face à du tout‑venant de la musique folklorique US, bien chanté, bien joué, mais pas renversant…

20h50 : … ce qui est, on le sait, l’exact inverse de ce que fait Alela Diane sur scène, c’est‑à‑dire produire une musique faussement simple et calme, mais pleine en fait d’émotion, voire d’une tempête d’émotions cachée derrière la finesse des chansons, et la pureté de la voix de notre chanteuse (folk) préférée.

Belle setlist ce soir pour ce concert où Alela est accompagnée par Two Runner, ce qui lui permet d’adapter certains de ses titres à cette configuration à deux voix, avec banjo et violon : il y a donc quatre nouvelles chansons — à la première écoute, celle qui m’a le plus plu est Dusty Roses, mais cela ne veut rien dire, on verra quand l’album sortira —, le reste étant une sélection pertinente de titres extraits des quatre meilleurs albums de la désormais longue carrière d’Alela. Pas mal de choses en commun avec la setlist du Trianon, il faut l’avouer, mais une orchestration et une atmosphère différentes, très décontractées et joueuses ce soir, ce qui nous privera peut‑être d’émotion (à moins que ce soit ma position loin de la scène qui ait eu cet effet sur moi, c’est bien possible…). Alela a plutôt tendance à plaisanter à propos de son plaisir de beaucoup manger quand elle est en tournée en France, à se réjouir de ne plus souffrir désormais d’être loin de ses deux enfants quand elle est sur la route, etc.

Elle nous raconte la genèse de la chanson The Pirate’s Gospel quand elle avait 21 ans, il y a 21 ans de cela, ce qui débouche sur un sondage dans la salle pour savoir qui se sent plus « pirate » et qui se sent plus « cowboy ». Je braille, quant à moi, mon allégeance aux pirates, tandis qu’Alela met en doute la sincérité de ceux qui se réclament « cowboys », alors qu’on ne voit pas de Stetson dans la salle ! Bref, tout ça est bien sympathique, ce qui n’empêche pas de se dire, à chaque nouvelle chanson, que la qualité du songwriting d’Alela est exceptionnelle !

Petit passage au piano solo, pour, en particulier, une version « low key » de mon titre préféré de tout son répertoire, Ether & Wood, avant de finir par les classiques du premier album (Tired Feet, réclamé par quelqu’un dans le public, Oh! My Mama et The Rifle…). Et puis, en rappel, une interprétation sans sono d’Of Love, qui impressionne.

Et c’est fini, et espérons que nous n’aurons pas à attendre deux ans pour le prochain concert. C’est d’ailleurs peu probable, puisqu’Alela reviendra certainement jouer très vite son nouvel album, à la mi‑2026, pour Gilles et pour le reste de la France.

 

Les musiciennes de Two Runner sur scène :

Paige Anderson – Guitar, banjo, voice

Emilie Rose – Violin, backing vocals

La setlist du concert d’Alela Diane :

Galloping

Dry Grass & Shadows (To Be Still – 2009)

White as Diamonds (To Be Still – 2009)

Émigré (Cusp – 2018)

Dusty Roses

The Pirate's Gospel (The Pirate’s Gospel – 2006)

Tatted Lace (To Be Still – 2009)

Paloma (Looking Glass – 2022)

California

Wide Open Spaces

Dream a River (Looking Glass – 2022)

Ether & Wood (Solo on piano) (Cusp – 2018)

Howling Wind (Solo on piano) (Looking Glass – 2022)

Tired Feet (On request) (The Pirate’s Gospel – 2006)

Oh! My Mama (The Pirate’s Gospel – 2006)

The Rifle (The Pirate’s Gospel – 2006)

Encore:

Of Love (Unplugged) (Looking Glass – 2022)

 

 

22 juillet 2022

Blood Red Shoes - Jeudi 21 Juillet 2022 - Maroquinerie (Paris)

Blood Red Shoes, en 2008, c’était l’un de nos groupes favoris, toutes catégories confondues : des chansons irrésistibles, des vocaux édéniques, un amour du noise que nous partagions largement, que pouvions demander de plus à Steven et Laura-Mary ? Et puis les années ont passé, le succès populaire n’est jamais venu, les albums ont été – un petit peu – moins convaincants, et, ingrats que nous sommes, nous avons peu à peu négligé ce duo d’exception. Négligé, mais pas oublié, et nous sommes nombreux, très nombreux en fait, à faire la queue en ce jeudi 21 juillet devant la Maroquinerie, sold out ce soir, pour voir si notre amour a résisté au temps…

20h : GLU ! Derrière ce nom qui colle, se dissimule Michael Shuman, le bassiste de Queens Of The Stone Age, déjà actif à la tête du groupe angeleno Mini Mansions…  Avec un projet solo, qui change assez radicalement de ce que l’on attendrait logiquement de lui : des morceaux faisant l'équilibre entre vocaux rappés et pop lyrique, aventureuse, mélodique et parfois un peu atmosphérique. Bref, une musique que l’on pourrait qualifier de « bien dans l'air du temps », sauf que Shuman rajoute sur la plupart des titres une guitare très, très rock qui grince, qui palpite, qui tour à tour désoriente et excite. Comme en plus, il chante très, très bien et a une vraie présence scénique, il réussit à atteindre des instants de vraie beauté. Malheureusement en solo sur des bandes (a priori il a joué tous les instruments sur ces titres !), il nous livre un set original, qui s’avère finalement très recherché. On peut regretter une certaine rigidité qui paralyse l'émotion, mais il ne s’agit ce soir a priori que de son 5e ou 6e set, et avec deux morceaux publiés seulement, on comprend qu'il se cherche encore et reste concentré et prudent. Superbe découverte néanmoins, et 30 minutes passionnantes.

21 h : Laura-Mary et Steven ont annoncé une tournée où ils célèbreraient les classiques du groupe, d’où notre surprise et légère déception de les voir entrer en scène accompagnés de deux musiciens et débuter leur set par trois titres de l’album Get Tragic de 2019. Tant qu’à faire, on aurait préféré une visite de leur dernier disque, Ghosts on Tape… Bon, sinon, pendant que nous prenons notre mal en patience, nous constatons que Steven Ansell, quinze ans plus tard, reste un batteur / ange blond à la voix divine et à la frappe démentielle. Et que Laura-Mary Carter a appris à sourire (si, si !), mais reste malgré sa beauté frappante l’une des guitaristes les moins charismatiques qui soit…

Et puis on en arrive au quatrième titre, Laura-Mary et Steven restent seuls sur scène, et on retrouve le Blood Red Shoes de nos souvenirs : It’s Getting Boring by the Sea, chanson merveilleuse, et déluge de guitare et de vocaux frénétiques sur un beat hystérique, fait basculer instantanément la Maro tout entière dans le bonheur. Et la folie furieuse. Le pogo est général, la clim semble avoir rendu l’âme, la sueur dégouline, le son est dantesque, et dans une orgie sonore étourdissante, on se souvient combien ce groupe est extraordinaire : « Blisters ! Blisters ! Blisters ! ».

Mais la folie ne fait que commencer : pendant une trentaine de minutes, la tension – et la température – ne va pas baisser d’un cran, et Blood Red Shoes vont enchaîner les merveilles tirées de leurs premiers albums : Cold, Don’ Ask, Light It Up, This is Not For You… que des tueries absolues. Les oreilles laminées par la guitare hyper-saturée et par la frappe hystérique de Steven, le dos brisé par les coups reçus des pogoteurs hilares, le concert devient une pure folie, dont on ne veut pas voir, jamais, jamais, la fin…

Mais tout a une fin, on le sait bien, et les deux musiciens additionnels reviennent, pour reprendre le cours de l’histoire, et revenir au présent : on visite maintenant Ghosts on Tape, très bel album au demeurant, mais évidemment en retrait de ce que l’on vient de voir et d’entendre. Curieusement, alors que notre intérêt se relâche un peu, le single méconnu God Complex, dont le romantisme noir nous ramène à l’époque du Cure de Disintegration, se présente comme une promesse étonnante d’une autre piste possible pour le futur de Blood Red Shoes.

On n’ose espérer un rappel, non inscrit sur la setlist, mais oui, ils reviennent, et pas pour rien : pour le sublime I Wish I Was Someone Better, l’une des meilleures chansons jamais écrites par Blood Red Shoes (« Made a mistake, I made a mistake / I wear the scars to show my shame ») et merveilleusement chantée par Steven. Et puis pour le complexe et psychédélique Colours Fade, sept minutes parfaites concluant un set de 1h30 qui se sera avéré l’un des plus intenses, les plus furieux que l’on ait vus du groupe.

A la fin, bras dessus, bras dessous, Steven et Mary nous saluent, l’air profondément heureux de cette réception exceptionnelle reçue ce soir à la Maro de la part d’un public extatique qui leur était totalement dédié. Non, un « feu comme ça », on n’en voit pas tous les jours…

La setlist du concert de Blood Red Shoes :

Elijah (Get Tragic – 2019)

Bangsar (Get Tragic – 2019)

Morbid Fascination (Ghosts on Tape – 2022)

Howl (Get Tragic – 2019)

It's Getting Boring by the Sea (Box of Secrets – 2008)

Cold (In Time To Voices – 2012)

Don't Ask (Fire Like This – 2010)

Light It Up (Fire Like This – 2010)

This Is Not For You (Box of Secrets – 2008)

Red River (Water EP – 2013)

Je me perds (In Time To Voices – 2012)

An Animal (Blood Red Shoes – 2014)

Black Distractions (Water EP – 2013)

Murder Me (Ghosts on Tape – 2022)

Eye to Eye (Get Tragic – 2019)

Sucker (Ghosts on Tape – 2022)

God Complex (Single – 2018)

I Am Not You (Ghosts on Tape – 2022)

Encore:

I Wish I Was Someone Better (Box of Secrets – 2008)

Colours Fade (Fire Like This – 2010)

18 juillet 2022

Pearl Jam / Måneskin / Phoebe Bridgers / Turnstile - Dimanche 17 juillet 2022 - Lollapalooza / Hippodrome de Longchamp (Paris) le

Eh bien, il faut reconnaître que, alors que l'on chemine le long de l'interminable parcours d’accès à l'entrée du Festival Lollapalooza 2022, sous un soleil de plomb alors que les 30 degrés sont déjà bien dépassés, on se demande un peu ce qu'on fait là, alors que la programmation Rock du festival s’est réduite désormais comme une peau de chagrin. N'y avait-il pas plutôt un bon petit concert ce soir dans une Maroquinerie ou un Supersonic délicieusement climatisés ? Bon, autant faire contre mauvaise fortune bon cœur : on se dirige donc tranquillement vers la barrière devant le « Main Stage East » (à moins que ce soit « de la… »), parce qu'à Lolla, les scènes ont des noms en anglais, pour attendre le début du concert de Turnstile. 

16h15 : Turnstile, gang de Baltimore, nous avaient séduits l’année dernière avec un album original, amusant, varié, mais sur scène, dans un format festival, ils semblent essayer de jouer uniquement dans la cour du punk hardcore américain millésimé années 90, avec vocaux rappés et rythmiques lourdes. La voix de Brendan Yates manque aussi de caractère, trop juvénile peut-être pour relayer la colère que sous-entend la virulence musicale des morceaux. Tout cela est indéniablement efficace mais n’a guère de personnalité. Le public apprécie néanmoins : c'est sans doute le type de musique « rock » attendu dans un festival comme Lollapalooza. On décide de se rabattre vers la scène Main West, où Phoebe Bridgers se produira immédiatement après, sans transition (c’est le principe, une alternance systématique des artistes entre les deux scènes, situées très proches l’une de l’autre). La scène déjà prise d'assaut par la jeunesse qui attend Måneskin, par ceux qui préparent leur place pour Pearl Jam ce soir, et, tout simplement aussi, ceux qui profitent d’une exposition à l'ombre, bien agréable ma foi.

17h15 : Phoebe Bridgers, on ne peut pas s’empêcher de penser que c'est le prototype de la jeune américaine qui a du mal à réaliser que tout le monde ne parle pas anglais et n'est pas forcément intéressé par ses états d'âme très états-uniens. Elle a vêtu son groupe de combinaisons noires sur lesquelles sont dessinés des squelettes, mais elle, elle porte un petit gilet brodé qui représente, de loin, des côtes. Sa musique, on le sait depuis qu’on a beaucoup écouté son très bel album, Punisher, sorti en 2020, oscille entre ballades folk intimistes, et morceaux plus rock, ou tout au moins plus lyriques, avec en particulier un bel usage de la trompette.  Mais la très haute teneur émotionnelle de la musique de Phoebe Bridgers se perd largement dans l'atmosphère bruyante du festival, surtout avec un son plutôt mauvais, saturé et sourd pendant toute la première partie du set. Heureusement, il reste certaines mélodies magnifiques, comme celle de l’ample – qui nous rappelle à chaque fois l’emphase funèbre des débuts d’Arcade Fire - I Know The End qui surnagent dans l’impression générale d’uniformité.  Au bout d'une heure, le set se termine, nous laissant frustrés, avec le sentiment d’être passés à côté d’une artiste qui n’était pas à sa place cet après-midi. A revoir dans de meilleures conditions.

18h15 : Måneskin, quant à eux, sont parfaitement à leur place dans un festival comme Lollapalooza, et constituent LA grosse attraction de l'après-midi pour les moins de 20 ans. Ils attaquent avec leur morceau devenu emblématique, ZITTI E BUONI, et il est immédiatement clair que les Italiens scandaleux, vainqueurs de l'Eurovision, ont tout compris : ils copient l'attitude Rock / glam et jouent ce qui est fondamentalement du hip hop commercial avec des riffs de guitare électrique. La jeune foule est clairement emballée par leurs poses – souvent caricaturales - de mini-rock stars, et tout le monde saute en l'air en levant les bras comme sur n'importe quel morceau de rap. L'ambiance ne baissera pas d'un cran en une heure d'un set qui tient à la fois de la parodie et de la sincérité la plus totale. Damiano David est très beau, charismatique et malin, et il chante très bien (avec un vrai bonus pour nous sur les chansons en italien, qui gagnent du coup une singularité intéressante) : il joue sur l'ultra sexualisation du groupe sans jamais prendre le risque d'une vraie transgression qui empêcherait ce spectacle d'être familial. Il chantera quand même une chanson en brandissant le drapeau ukrainien, et nous offrira une relecture quasiment rap du My Generation des Who, élégante manière d’enfoncer le clou que la nouvelle génération s’est approprié le Rock et l’emmène dans de nouvelles directions pour qu’il reste une musique populaire. Ce qui n’empêche pas Måneskin, cerise sur le gâteau pour nous, les vieux, d’interpréter une version plutôt respectueuse du I wanna be your dog des Stooges, jouée en plein milieu de l'énorme public massé devant la scène. Sur le dernier titre, une "invasion de scène" par une multitude de jeunes filles a été soigneusement organisée, et tout se finira, sinon par un banquet, mais au moins par des rires et des photos. Tout cela n'est pas très convaincant musicalement, les musiciens n’étant clairement pas techniquement exceptionnels, mais reste tout à fait sympathique. Et puis, comme me dit un ami : « Au moins, ça fait aimer aux jeunes de la musique qui s’approche du Rock, ça les change du rap… ».

On assiste alors, spectacle toujours étonnant, au renouvellement complet du public devant la Main Stage West, et la moyenne d'âge prend 30 ans de plus en 3 minutes ! C’est que la grande attraction pour les boomers va jouer, après une si longue attente : Pearl Jam !

21h30 : Et voilà, ils sont là, sur scène à Paris, enfin, à la plus grande joie de leurs fans, dont beaucoup viennent d’ailleurs de partout en Europe (finalement la réputation de Pearl Jam en France n’est pas celle qu’elle est ailleurs…) ! Le quartet de base n’a pas changé depuis les débuts du groupe – le batteur est là depuis plus de vingt ans, et le claviériste de concerts à peu près depuis la même période de temps -, et on sent tout de suite qu’on a affaire à un VRAI groupe, qui ridiculise en deux minutes à peu près tout le line up des deux jours du festival : comme en plus, le son est parfait, on va dire que le professionnalisme de Pearl Jam est éblouissant. Et comme ils attaquent par Why Go, extrait de leur premier album – 31 ans déjà ! -, on comprend que le principe ce soir sera de nous prouver que les années n’ont pas émoussé la combativité du groupe, toujours aussi pugnace qu’à ses débuts…

Sans même encore parler d’Eddie Vedder, qui reste relativement silencieux entre les chansons durant la première moitié du set, il est clair que tous les membres du groupe sont passionnés par ce qu'ils font, par ce qu’ils jouent, et cet enthousiasme se ressent à chaque chanson. Bien entendu, et les vrais connaisseurs du groupe, comme TOUS ceux qui nous entourent, venant d’Ecosse, du Portugal, d’Allemagne, du Brésil même, certains avec armes et bagages (c’est-à-dire en famille, avec les enfants et la belle-mère… bon, peut-être pas la belle-mère !) le savent, la star d’un concert de Pearl Jam, ce n’est pas Vedder, mais bel et bien le prodigieux guitariste soliste Mike McCready (à la crinière désormais toute blanche), qui va vraiment être le déclencheur du meilleur du set, ce soir – en plus d’être drôle et sympathique !

Le concert, qui ronronne un peu, malgré l’excellence générale, décolle vraiment au bout de 50 minutes, quand Vedder introduit Not for You avec une diatribe contre Trump et son copain Poutine, les menteurs qui détruisent le monde : oui, l'émotion arrive. Sur la chanson suivante, Given To Fly, Vedder interrompt le groupe pour attirer l’attention de la sécurité sur une personne qui se sent mal, montrant qu’il est particulièrement attentif à son public. Vedder se met donc à parler, et nous rappelle l’engagement politique, activiste même, du groupe : il mentionne les concerts de Jack White prévus dans une Olympia où il fera bien frais, ce qui le mène à un court speech sur le négationnisme climatique aux US. Mais il nous rappelle aussi que ça fait 10 ans qu'ils ne sont pas passés par la France, et nous remémore leur tout premier concert dans la « petite salle » de la Locomotive !

C’est à partir d’une heure et quart, quand ils attaquent les meilleurs morceaux, ces hymnes que tout le monde chante, que Pearl Jam prennent littéralement feu : on est alors submergés par un sentiment irrésistible de bonheur, d'émotion et de puissance, évidemment amplifié par l’effet de foule typique de ce genre d’évènements. On vit une succession de magnifiques moments d'intensité, la voix de Vedder prend des accents bouleversants, McCready nous offre un solo de guitare grandiose sur Black, à vous mettre les larmes aux yeux ! Avant que Go et Porch concluent le set de manière très énergique. 

Le rappel commence par un speech de Vedder sur l'importance de la vie : loin des clichés à la Bono, ce type dégage une simplicité et une sincérité étonnantes (un peu comme Springsteen, finalement ?). Il dédie Alive à un fan hospitalisé, et la chanson fait chanter en chœur tout le festival dans la nuit, enfin un peu plus fraîche… Vedder organiser une distribution de tambourins aux enfants dans les premiers rangs, et le concert se clôt sur une reprise des Who (décidément à l’honneur…), Baba O’Riley, avec McCready qui imite Pete Townshend. Alors que les musiciens ont fini par quitter la scène, Eddie a du mal à s’en aller, mais repartira finalement avec plein de cadeaux que les fans lui ont remis…

Lollapalooza se conclut donc par cette magnifique démonstration de puissance – et d’émotion – de la part de Pearl Jam, un groupe finalement un peu sous-estimé qui, loin de l’étiquette grunge de ses débuts, fait désormais partie de l’élite du « classic rock ». Ce qui, pour une fois, dans notre bouche, est un compliment.

La setlist du concert de Turnstile :

MYSTERY (GLOW ON – 2021)

Real Thing (Time & Space – 2018)

Big Smile (Time & Space – 2018)

BLACKOUT (GLOW ON – 2021)

UNDERWATER BOI (GLOW ON – 2021)

DON'T PLAY (GLOW ON – 2021)

ENDLESS (GLOW ON – 2021)

NO SURPRISE (GLOW ON – 2021)

Fazed Out (Nonstop Feeling – 2015)

Drop (Nonstop Feeling – 2015)

Blue by You (Nonstop Feeling – 2015)

Canned Heat (Step 2 Rhythm EP – 2013)

FLY AGAIN (GLOW ON – 2021)

Drum Solo

Moon (Time & Space – 2018)

ALIEN LOVE CALL (GLOW ON – 2021)

HOLIDAY (GLOW ON – 2021)

T.L.C. (TURNSTILE LOVE CONNECTION) (GLOW ON – 2021)

La setlist du concert de Phoebe Bridgers :

Motion Sickness (Stranger In The Alps – 2017)

Garden Song (Punisher – 2020)

Kyoto (Punisher – 2020)

Punisher (Punisher – 2020)

Scott Street (Stranger In The Alps – 2017)

Chinese Satellite (Punisher – 2020)

Moon Song (Punisher – 2020)

Savior Complex (Punisher – 2020)

ICU (Punisher – 2020)

Sidelines

Graceland Too (Punisher – 2020)

I Know the End (Punisher – 2020)

La setlist du concert de Måneskin :

ZITTI E BUONI (Teatro D'ira Vol.1 – 2021)

IN NOME DEL PADRE (Teatro D'ira Vol.1 – 2021)

MAMMAMIA

Beggin' (The Four Seasons cover)

Close to the Top (Il Ballo Della Vita – 2018)

FOR YOUR LOVE (Teatro D'ira Vol.1 – 2021)

SUPERMODEL

TOUCH ME (My Generation outro)

GASOLINE

I Wanna Be Your Dog (The Stooges cover) (Played in the crowd)

I WANNA BE YOUR SLAVE (Teatro D'ira Vol.1 – 2021)

LIVIDI SUI GOMITI (Members of the audience on stage) (Teatro D'ira Vol.1 – 2021)

Les musiciens de Pearl Jam sur scène :

Jeff Ament – bass, backing vocals

Stone Gossard – rhythm and lead guitar, backing vocals

Mike McCready – lead guitar, backing vocals

Eddie Vedder – lead vocals, rhythm guitar

Matt Cameron – drums, percussion

Boom Gaspar – keyboards, piano, organ

La setlist du concert de Pearl Jam :

 

Why Go (Ten – 1991)

Mind Your Manners (Lightning Bolt – 2013)

Interstellar Overdrive (Pink Floyd cover)

Corduroy (Vitalogy – 1994)

Daughter (Vs. – 1993)

Satan's Bed (tour debut) (Vitalogy – 1994)

Even Flow (Ten – 1991)

Dance of the Clairvoyants (Gigaton – 2020)

Who Ever Said (Gigaton – 2020)

Wishlist (with "Waiting On A Friend" by The Rolling Stones tag) (Yield – 1998)

Not for You (Vitalogy – 1994)

Given to Fly (Song stopped to address an issue in the crowd, resumed afterwards) (Yield – 1998)

Untitled (Yield – 1998)

MFC (Yield – 1998)

Amongst the Waves (Backspacer – 2009)

Jeremy (Ten – 1991)

Do the Evolution (Yield – 1998)

Black (Ten – 1991)

Go (tour debut) (Vs. – 1993)

Porch (Ten – 1991)

Encore:

Alive (Ten – 1991)

Baba O'Riley (The Who cover)

 

 

17 juillet 2022

The BellRays - Samedi 16 Juillet 2022 - Maroquinerie (Paris)

On est le week-end du 14 juillet, Paris est bien désert, qui s’enfonce dans la canicule qui s’intensifiera dans les jours qui viennent. Le doute est permis : la Maroquinerie ne sera-t-elle pas trop vide pour accueillir dignement The BellRays, cette force de la nature qui nous arrive régulièrement d’une Californie brûlante ? Pas d’inquiétude à avoir, non, les fidèles du groupe seront tous là, répondant à l’appel du Rock’n’Soul…

20h15 : les filles formidables d'Alvilda sont toujours aussi souriantes, drôles, positives, et elles ont fait une tonne de progrès depuis la dernière fois qu'on les a vues, il y a un an. Bien sûr, on nous rétorquera que cette musique – on dira une sorte de power pop façon Runaways - n'est plus « fraîche » depuis des décennies, et pourtant Alvilda nous font imaginer pendant une vingtaine de minutes et dix chansons qu'elles ont elles-mêmes inventé cette manière de jouer et de chanter (en français, cette fois) : des riffs de guitare serrés, une basse punchy et mélodique, des vocaux énergiques et gais. Et toujours ces sourires, cette joie de jouer. Elles nous disent qu'elles sont là pour la climatisation (de fait très agréable, ce soir à la Maroquinerie), mais on ne les croit pas une seconde : elles sont là, comme nous, pour le PLAISIR !

21h15 : « Blues is the teacher/ punk is the preacher » est l’une des nombreuses devises que Lisa Kekaula et Bob Vennum aiment à brandir à la face de leurs admirateurs comme de leurs détracteurs, et cette phrase emblématique est inscrite sur la guitare de Bob, histoire qu’on ne la quitte pas des yeux pendant les 80 minutes qui vont suivre, comme un repère au milieu de la tourmente.

Car, avec The BellRays, on le sait si l’on est déjà allé les voir sur scène, on sera au milieu de la tourmente, du blizzard, de l’ouragan, ou plus exactement d’un simoun brûlant, avec tous les grains de sable qui nous cribleront la peau sans une seconde de répit. D’un concert des BellRays, on sort forcément sonné, groggy, KO, avec les oreilles qui saignent et le cerveau qui n’arrête pas de rebondir à l’intérieur du crâne, avec cette impression d’être passé sous un rouleau compresseur. Et pourtant, on sait qu’on y retournera, et on y retourne chaque fois, parce que c’est vraiment « BON pour ce qu’on a », pour contrebalancer cette vie qu’on mène, qui nous mène. Lisa et Bob sont des activistes, des vrais, mais des activistes de l’amour, ils enseignent le Blues et prêchent le Punk Rock (et le heavy metal, aussi !). Et ils nous apprennent que dans la vie, il faut TOUT DONNER, toujours : une phrase que Lisa répète régulièrement durant le set, « We are here to give EVERYTHING, to YOU, to YOU, to YOU, and YOU, and YOU… » en pointant du doigt tour à tour chacun d’entre nous.

La Maro est pleine d’amis ce soir, des gens qui viennent à chaque fois que les BellRays sont à Paris, et que Lisa reconnaît avec plaisir. Le set commence sur un bref et brutal C’Mon de moins de deux minutes : c’est un appel aux armes, un cri de révolte et de plaisir. Et puis, à partir de là, c’est la furie : le son est parfait, avec la magnifique voix soul de Lisa toujours claire malgré les assauts soniques incessants de la guitare volcanique de Bob.

Cette fois, la section rythmique qui accompagne le couple est parmi l’une des meilleures qu’ils aient jamais eues, à notre humble opinion, avec un bassiste virtuose stupéfiant, et un batteur qui ne paie pas de mine mais qui ne doit pas, qui ne peut pas être humain, vu le rythme effréné et la violence des coups qu’il assène sur ses peaux. Et la qualité de ces deux musiciens tire encore le set vers le haut, sans parler du fait que les laisser s’embarquer de temps à autre dans un solo permet à Lisa et Bob se prendre quelques instants de repos.

Car, on l’a dit, le principe avec les BellRays, c’est d’enchaîner sans répit leurs morceaux, de plus en plus intenses, de plus en plus violents, de plus en plus hystériques, jusqu’à ce que naisse une sensation de perte de contrôle, d’extase ou d’épuisement. Ou les deux. Même si, très rapidement, on n’essaie plus de reconnaître les titres des chansons, on arrive quand même à reprendre les refrains, à les chanter de tout notre cœur. Il est néanmoins assez difficile, après coup, de se souvenir à quel moment précis on a basculé dans l’émotion – peut-être sur un Power To Burn particulièrement excitant, en forme de roadmovie springsteenien (« Take the wheel baby / Put your foot down on the gas / There’s nothing out ahead of us / That our love cannot surpass / We won’t let the sun go down on us / We’re gonna race it til the end » - Prends le volant bébé / Mets le pied sur l'accélérateur / Il n'y a rien devant nous / Que notre amour ne puisse surpasser / Nous ne laisserons pas le soleil se coucher sur nous / Nous allons courir jusqu'à la fin) ?).

Bon, comme toujours, il y a dans un concert des BellRays un moment de creux, où l’on fatigue vraiment : ce soir, ce sera quand Bob part un peu trop dans un délire heavy metal / guitar hero, et où la puissance du groupe frôle la violence caricaturale. On se dit alors que The BellRays gagneraient à nous offrir çà et là un morceau plus calme, pour pouvoir reprendre nos esprits. Mais le coup de barre ne dure jamais longtemps, et la toute dernière partie du set et le rappel seront superbes : avec le très soul Love and Hard Times où Lisa chante merveilleusement, et le furieux et ultra-speedé Black Lightning, comment ne pas être satisfaits ?

« I'll be in your mind / I'll be in your soul / I'm raw power in your veins / You gotta hold on tightly / Don't you dare let go / Gonna ride this bomb until we both explode » (Je serai dans ton esprit / Je serai dans ton âme / Je suis la puissance brute dans tes veines / Il faut bien que tu t’accroches / Surtout ne lâche pas prise / Je vais chevaucher cette bombe jusqu'à ce que nous explosions tous les deux) : tiens, voilà bien les paroles qui expriment le mieux ce qu’est la musique des BellRays.

Les musiciennes de Alvilda sur scène :

Nina – chant et guitare

Eva - basse

Sandra - batterie

Mélanie - guitare

La setlist du concert de Alvilda :

Intro

Négatif (Négatif EP – 2021)

Cinéma (Négatif EP – 2021)

Moustik

Vortex

Mélanie

Téléphone

Demain (Négatif EP – 2021)

Alvilda

Kylie (Négatif EP – 2021)

15 juillet 2022

Les Clopes / Irnini Mons - Jeudi 14 Juillet 2022 - Supersonic (Paris)

S'il y a quelque chose de gênant dans le Rock, c'est bien sa tendance à se prendre au sérieux. Au tragique même. Et du coup, à souvent tordre le nez devant tous les gens qui préfèrent la fantaisie, l'humour, voire le gros délire : pour prendre un exemple extrême, on peut parier que Sparks auraient été bien plus énormes s'ils n'avaient pas constamment usé de la dérision comme mode de communication. Pire encore, combien de mélomanes branchés et de bon goût connaissons-nous qui vouent aux gémonies le rock "festif" ? 

La belle idée du festival Restons Sérieux, c'est justement de mettre en avant ceux qui refusent de s'y prendre, au sérieux, qui ont envie qu’un concert soit festif,… et en particulier s'ils chantent en français, ce qui devient vraiment rare dans le Rock hexagonal... Deux bonnes raisons d'assister donc à ces soirées au Supersonic, avec ce soir une grosse affiche décalée, avec en tête des choses aussi singulières que Irnini Mons et les Clopes.

22h15, avec un peu de retard, les 2 filles et les 2 garçons lyonnais de Irnini Mons attaquent leur set. Si le nom de ce groupe est bizarre, c’est que c’est celui d’un volcan vénusien… ce qui est une excellente référence pour des gens qui font de la musique aussi inclassable : on les attend comme le messie pour leur premier concert parisien, vu le coup de cœur qu'a été leur premier disque éponyme...mais on ne s'attendait pas vraiment à une telle claque.

Le quatuor ne paie pas de mine au premier abord, avec leur look de gens bien gentils et propres sur eux, mais se transforme en une véritable tornade sur scène. Le premier titre, Feu de Joie, qui ouvre magnifiquement l'album, avec son mélange de trucs chelous genre troubadours racontant une vague histoire moyenâgeuse d’attaque de château par des manants (Libérez le donjon ! Baissez le pont-levis !) et de déflagrations soniques, se mue en une tuerie intégrale : une petite dizaine de minutes de folie, un des trucs les plus excitants et neufs entendus cette année. Le reste du set de 40 minutes ne retrouvera plus tout à fait cette grâce absolue, mais connaîtra plusieurs autres pics d'intensité : Montréal, bien sûr, qui aborde franchement le rock noisy en se brisant à des moments inattendus, 5100 et son texte étonnant (Coincé à la gare d’Autrans…), En solitaire et son rythme épileptique et Guillaume qui hurle…

La musique est portée en permanence à l'incandescence par le jeu de batterie épique de Fanny, qui nous a d’abord semblé avoir tout de la tranquille mère de famille un peu perdue sur scène, mais nous cloue au sol par sa puissance : Fanny est parfaitement prête à accompagner Eddie Munson quand il joue Master of Puppets dans le Upside-Down ! Bon, on n'entend plus les voix au milieu de la tourmente et certains spectateurs se plaignent. La réponse du groupe est claire et nette : « C'est parce qu’on joue fort : vous écouterez les voix sur le disque ! ». Bien dit, on est d'abord là pour le rock'n'roll ! Ceci bien posé, alors que le groupe met toutes ses tripes dans un dernier titre épique (Ça part en fusée, nous semble-t-il), on se dit qu'on a du mal à trouver des références à cette musique qui explore des genres très divers : Bodega sur En Solitaire ? King Gizzard pour le sens de l’aventure médiévale, mais sans le psychédélisme ni les tendances au prog ? Mais savez-vous, c'est très, très bien comme ça !

23h20 : Il va être difficile pour les Clopes d’enchaîner après ça, mais nous n’avons pas à nous faire du souci, car on est dans un registre bien différent : les Clopes, c'est une autre idée délirante de l'ami Kim Giani, qui a adopté cette fois la persona de Guillaume Patrick, un chanteur nantais new wave roux et dépressif. Mais au fil des mois, alors que sa musique à large contenu parodique (mi-figue, mi-raisin quand même…) est relayée sur scène en format groupe plus ou moins improvisé, et qu’elle rencontre un vrai petit succès, se pose pour les Clopes la question de la reconnaissance (après tout, les Clopes sont en tête d’affiche ce soir !) et de l’évolution…

Mais pour le moment, avec le concours d'un public très, très enthousiaste, disposé à jouer le jeu avec Guillaume Patrick, Alain Chambreforte aux claviers et les autres (sans même parler de la boîte à rythmes comme à l’époque des Bérus…), il s'agit avant tout de s'amuser ensemble à singer les rituels d’un concert de rock un peu caricatural, à partir des codes d'une cold wave électro 80's dépressive (on connaît l'amour de Kim pour The Cure). Les textes jouent la plupart du temps la gamme de la dérision (« Je fume des clopes dans un blockhaus noir parce que je suis déprimé »), mais vont facilement jusqu'à l'absurde (« Cimetières extra-terrestres, des donjons, des saucisses, BRUIT !!! »). Ce qui interpelle finalement c'est quand au milieu de déclarations parodiques de Guillaume, parfois un peu longues, émergent quelques phrases qui touchent juste (Nos villes ressemblent à des cimetières, qui est aussi l’occasion d’un hommage touchant à Denis Quélard, du Pop In, qui vient de décéder…) et que le public se plaît à répéter, répéter, chanter en chœur (« Ne m’appelle plus, imagine que je suis dans le désert, sans téléphone cellulaire, à Mulhouse, à Quimper, dans la rue sous un lampadaire… »). Car derrière le second degré pas toujours léger, il y a toujours l'amour et de la musique et du partage avec le public. Un public qui ne s'y trompe pas, qui pogote et qui rayonne aussi de joie et de complicité. Les Clopes, c'est parfois un peu lamentable (et ils le font exprès) mais aussi souvent enchanteur (mais le savent-ils, même ?).

Oui, la question de quoi faire maintenant des Clopes va très vite se poser à Kim, mais c’est une excellente situation dans laquelle se trouver, et on attend avec impatience ses réponses…

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Play It Loud !!!! Le rock'n'roll, c'est fait pour la scène...
  • Depuis que j'ai 15 ans, ce qui nous fait un bail, je fréquente les salles de concert de par le monde, au gré de mon lieu de résidence. Il était temps de capturer quelque part tous ces grands et petits moments d'émotion, de rage, de déception, de plaisir...
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