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Play It Loud !!!! Le rock'n'roll, c'est fait pour la scène...

13 juillet 2026

The Patti Smith Quartet - Dimanche 12 Juillet 2026 - Folies Bergère (Paris)

Patti Smith est l’une des icônes absolues du Rock. Quand on repense à la jeune femme immortalisée par Mapplethorpe sur la pochette elle aussi iconique de Horses, son premier album, et l’un des piliers ou des sommets, suivant l’allégorie que l’on préfère, du Rock, on prend pleinement la mesure du temps qui passe : elle a aujourd’hui 79 ans. Revoir encore et encore Patti sur scène, tant qu’elle peut encore physiquement nous offrir ce bonheur, n’est pas une option, c’est une nécessité. Et un luxe, aussi. Car à la différence de nombre d’artistes de son âge, voire plus jeunes (on pense au semi-naufrage qu’a été le concert de Costello il y a peu), Patti a conservé sa voix, sa force d’expression, son impact « physique » en live.

Il vaut mieux le savoir avant de pénétrer dans une salle des Folies Bergères bien climatisée et aux sièges semble-t-il rénovés, le Patti Smith Group historique n’est plus : exit les fidèles Lenny Kaye et Jay Dee Daugherty, on est passés au Patti Smith Quartet, une formation beaucoup moins punk / garage rock, beaucoup plus « cosy », comprenant surtout le fidèle des fidèles des deux dernières décennies, Tony Shanahan, à la basse et aux claviers, et le fils Jackson Smith à la guitare.

Le set est prévu très tôt ce dimanche, peu après 19 heures et sans première partie, et nombreux seront ceux qui manqueront une partie du concert de Patti, et ce d’autant que, la veille, les horaires étaient un peu plus « habituels », avec un démarrage à 20 heures. Image « iconique » oblige, le public est de tous les âges – même si les vingtenaires sont plus rares -, mais pas forcément « populaire », étant donné le prix des places.

19h10 : Patti Smith est là, accueillie par une salve bruyante d’applaudissements. Elle a un grand sourire sur le visage, elle irradie le plaisir d’être là, même si l’on réalise vite qu’elle se déplace plus lentement, qu’elle a plus de mal à se baisser pour prendre sa gourde. La lumière est excellente, et Patti demandera même qu’on l’augmente, sans doute parce qu’elle a des problèmes de vision… cela nous change très agréablement de la quasi-obscurité dans laquelle se réfugient les groupes d’aujourd’hui. On mentionnera aussi que le son restera parfait du début à la fin du set d’une heure quarante-cinq minutes, à la fois précis et chaleureux : les conditions sont idéales pour profiter de Patti !

Toujours militante – mais en faveur de l’humanité et de la poésie, plus que directement « anti-Trump », ses premiers mots sont pour affirmer que dans un monde divisé, fragmenté même, comme le nôtre, nous affirmer en tant que « peuple » est essentiel. Et que c’est pour ça qu’elle lance le set par Ghost Dance, cette magnifique chanson reprenant l’histoire des États-Unis là où elle aurait dû se poursuivre, avec les Indiens d’Amérique, les « native Americans » dansant ensemble pour l’unité, pour la vie : « We shall live again, we shall live again / We shall live again, shake out the ghost dance ! ». Impossible de retenir une larme, à ce moment-là, tant c’est fort, tant c’est beau. Et comme Patti enchaîne avec l’également sublime Dancing Barefoot, on s’accroche pour ne pas trembler de saisissement : on pourrait bien être au début de l’un des concerts de l’année !

Revenge, moins marquant, nous permet de nous ressaisir. On remarque le jeu de guitare du fiston Jackson, plus souple, plus fluide, presque jazzy par moments, que celui de Lenny Kaye, qui colore la musique d’une atmosphère plus « laidback », clairement moins rock qu’auparavant. Patti nous raconte ses échanges à la librairie parisienne « Shakespeare & Co », où on lui a raconté la lecture historique par William Burroughs de son Naked Lunch, à laquelle assistait Allen Ginsberg qui s’était dévêtu pour sa propre lecture afin de frapper l’auditoire… Parfaite introduction pour nous offrir un poème de Ginsberg : c’est Spell (sur l’album moins connu Peace and Noise…). Patti a chaussé ses grosses lunettes pour lire le texte, mais sa voix est ferme, sa conviction magnifique, et le crescendo musical final bouleversant. « The world is holy! The soul is holy! The skin is holy! The nose is holy! The tongue and cock and hand and asshole holy! »…

La version de Summer Cannibals que le Patti Smith Quartet nous offre ensuite nous rappelle que Gone Again avait été un bon disque de retour aux affaires de Patti après un long silence, mais c’est quand même quand elle reprend son éternelle posture de « fan éternelle » que Patti montre qu’elle n’a pas changé. On ne célèbrera pas Rimbaud cette fois, mais Jim Morrison : par le récit de sa première visite au Père Lachaise en 1973 (avant qu’il ait une vraie pierre tombale), puis par l’évocation d’un rêve où Jim s’évade d’une statue de pierre dans laquelle il était prisonnier… C’est la genèse de la chanson Break It Up, qui est interprétée dans la foulée, mais à laquelle manque les cris de la guitare de Lenny Kaye. Et l’hommage est sublimé par une très belle version du Crystal Ship des Doors (« on croirait que la chanson a été écrite pour elle ! », me murmure un ami…).

Et c’est là que le set, jusque-là impeccable, se délite. Patti prend sa pause, ce qui est bien compréhensible, laissant la scène – et le chant – à Shanahan : le groupe nous inflige une mauvaise version du Walk On The Wild Side de Lou Reed, avec un Shanahan particulièrement à la peine aux vocaux (il s’en rend compte et s’en excuse : « Ils m’ont forcé à le faire ! »), puis une reprise anecdotique du Isn’t It a Pity de George Harrison. Quand Patti revient, la faiblesse de la fin de la setlist ne va pas lui permettre de retrouver la même magie : trois titres mous de Gone Again et de Trampin’, alors qu’on espérait les brûlots rock de premiers albums, c’est dur à avaler. Quant au final sur l’incontournable Because the Night, s’il enflammera le public, il faut bien avouer que la version qu’en joue le Patti Smith Quartet manque de flamme et de conviction.

Le rappel se réduit à une seule chanson, l’anodin Power to the People, qui ne vaut réellement que par ses paroles. C’était néanmoins sympathique d’accueillir sur scène Jesse, la fille de Patti, aux claviers… Gloria, indiqué sur la setlist avec un point d’interrogation, passera à la trappe, mais vu le profil du groupe, ce n’est peut-être pas plus mal.

Pour finir, le « grand concert » entraperçu s’est évanoui dans une seconde partie qui manquait de fougue et d’intensité, mais on ne peut guère parler de déception : ce serait très injuste, tant la voix et la présence de Patti Smith sur scène ont constitué un motif de grand bonheur. Une icône, on vous dit.

Les musiciens de Patti Smith sur scène :

Patti Smith – chant, poésie, guitare

Jackson Smith – guitare électrique

Tony Shanahan – basse, claviers

Seb Rochford – batterie

La setlist du concert de Patti Smith :

Ghost Dance (Easter - 1978)

Dancing Barefoot (Wave – 1979)

Revenge (Wave – 1979)

Spell (Footnote to Howl) (Allen Ginsberg poem) (Peace and Noise – 1997)

Summer Cannibals (Gone Again – 1996)

Break It Up (Horses - 1975)

The Crystal Ship (The Doors cover)

Walk on the Wild Side (Lou Reed cover) (Tony Shanahan sang lead)

Isn't It a Pity (George Harrison cover) (Tony Shanahan sang lead)

Fireflies (Gone Again – 1996)

Beneath the Southern Cross (Gone Again – 1996)

Peaceable Kingdom (Trampin’ – 2004)

Because the Night (Easter - 1978)

Encore:

People Have the Power (Dream of Life – 1988) (With her daughter Jesse joining on keyboards)

4 juillet 2026

Elvis Costello & The Imposters - Vendredi 3 Juillet 2026 - Olympia (Paris)

Je l’affirme avec fierté, Elvis Costello a été pour moi, pendant dix ans – à partir de son My Aim Is True en 1977 jusqu’à la première déception qu’ a été le virage de Spike – l’artiste qui a affiné mon approche de la musique, ainsi que mes goûts en la matière : prépondérance de la mélodie dans une tradition pop classique, importance primordiale des textes (je considère Costello comme LE plus grand parolier du Rock, lui qui a même dépassé Ray Davies), versatilité musicale plutôt que fidélité à un seul style, et puis, en live… capacité à déclencher des émotions déchirantes comme des élans de colère épique. Quelque part, je sais que je juge toujours les artistes en utilisant la « grille Costello », sorte de standard de la perfection dans mon monde à moi. Et puis, rappelons, ce qui n’est pas rien, que c’est Costello qui m’a initié à l’Americana, à la country music, à toutes ces choses « exotiques », qui semblaient bien éloignées, quand j’avais 20 ans et quelques, de ma « culture punk londonienne ».

Aller revoir Costello sur scène, après son cancer, après toutes ces années à l’avoir manqué, était donc un must, mais aussi un risque énorme : comment se confronter au déclin d’un artiste aussi essentiel dans ma cosmogonie ? Et ce d’autant que les critiques britanniques avaient été assassines à propos de cette tournée consacrée peu ou prou à la première décennie de Costello : vocalement, c’était en général l’adjectif « désastreux » qui revenait le plus souvent dans les comptes-rendus. Et puis, l’annulation du concert de la veille pour des raisons de santé venait en rajouter une couche…

19h30 : dans une Olympia en configuration assise, remplie principalement de quinquagénaires blanchis sous le harnais (ce qui est logique), un artiste français, Kessada, ouvre les hostilités. Il est accompagné de deux jeunes femmes, l’une derrière deux ordinateurs, et l’autre à la guitare. Le premier morceau est intrigant, mélange bizarre de chanson française, de rock et de bidouillages électroniques, porté quand même par une jolie énergie quand le géant Kessada (il mesure deux mètres trois, me semble-t-il, une information communiquée par l’artiste lui-même quand il raconte qu’on le harcelait à l’école quand il était… petit) se laisse aller aux percussions. Malheureusement, cet intérêt initial s’étiole rapidement au fil des morceaux suivants, qui sombrent dans une quasi-nullité qui ne peut que nous consterner.

Disciple sincère de Frédéric François, Kessada se vautre dans les clichés de la pire variétoche hexagonale, sans avoir même la voix qui lui permettrait de faire illusion. A ses côtés, ses deux acolytes font de la figuration, voire ce qui ressemble à du playback pour la guitariste – en tout cas à peu près inaudible dans le mix. Voici l’une des choses les plus médiocres qu’on ait entendues depuis longtemps, au point qu’on se demande, alors que la scène Rock française est aussi riche en talents, pourquoi Kessada est là devant nous. Il nous expliquera qu’il a travaillé avec Steve Nieve, le génial pianiste de Costello, durant le confinement (et d’ailleurs, un EP conjoint a été produit à l’époque), ce qui confirme que le copinage n’est pas la meilleure façon de respecter le public.

20h30 : C’est Ghost Rider de Suicide qui annonce l’entrée en scène d’Elvis Costello et de ses Imposters (soit les Attractions sans Bruce Thomas, mais avec un autre bassiste), accompagnés du formidable Charlie Sexton à la guitare. Plutôt un bon signe, évidemment, indiquant qu’Elvis veut « en découdre ».

On sait, pour avoir regardé les setlists de la tournée, que le concert aura trois volets : on débutera par des chansons des tous débuts de Costello, puis on changera de registre musical en abordant ses aventures country / folk / soul US, avant de terminer par un retour au Rock énervé, et par les « tubes » les plus intenses et / ou les plus connus. Ce qu’on ne sait pas, par contre, ce sont les titres qui seront joués, près de la moitié de la setlist changeant chaque soir ! Ce qui est incontestablement un « plus ».

Mais ce qui est horrible, c’est que le démarrage de la soirée est littéralement cauchemardesque, avec un Elvis qui chante horriblement faux, dont la voix n’est plus capable d’offrir une interprétation au minimum acceptable des chansons. Mais aussi avec un groupe « mou du genou », sans aucune dynamique musicale, affaiblissant systématiquement les morceaux. Et, cerise sur un gâteau bien pourri, un son pâteux, voire boueux, indigne de l’Olympia, une salle où on a très souvent entendu le meilleur. Il n’y a honnêtement rien à sauver des premières quarante-cinq minutes du set, qui plongent d’ailleurs la salle tout entière soit dans la consternation, soit dans la torpeur. Lovers’ Walk peut-être ? D’autant que la guitare de Charlie Sexton est la seule chose qui surnage de ce gloubi-boulga indigne. En tous cas, Mystery Dance ne fera danser personne, le génial Watching the Detectives est une réelle souffrance, et même la chanson parfaite qu’est Beyond Belief ne ressemble absolument à rien. A ce stade, il est tout à fait logique de vouloir mettre fin à notre souffrance et de quitter la salle.

Costello, portant désormais une petite moustache ridicule, reste le cabotin qu’il a toujours été, même si les quelques blagues qu’il fera ne feront rire personne, et qu’on le préférait logiquement en rocker méchant qu’en septuagénaire conciliant. C’est à ce moment que le groupe, qui était jusque là positionné sur la droite de la scène (hormis Steve Nieve), émigre vers la gauche, et se rapproche autour d’Elvis, pour la partie « roots / US » du set. Une vraie rupture qui va permettre à la soirée de repartir d’un autre pied… même si le démarrage sur Almost Blue est encore une fois catastrophique, Elvis étant désormais incapable de la chanter. Heureusement, survient alors une belle reprise du Who Will the Next Fool Be de Charlie Rich, où, par miracle, Costello retrouve son style vocal de toujours – un style certes clivant, mais déchirant. La version totalement réinterprétée du sublime Everyday I Write the Book est loin d’être la meilleure qu’on ait entendue, mais fait l’affaire pour panser nos plaies. Je prie à ce moment là pour que Costello nous épargne Shipbuilding, les retours sur la chanson ayant été terrifiants dans les concerts précédents : heureusement, ce sera le cas.

Brilliant Mistake nous rappelle pourquoi King of America était (et reste) un chef d’œuvre, Alison résiste au traitement vocal infligé (cette chanson est capable de résister à n’importe quoi), Clubland est une horreur qu’on essaie d’oublier très vite, avant que A Good Year for The Roses vienne nous toucher, en nous remémorant notre première rencontre, via Costello, avec la country music. Il faut souligner que pendant tout ce second set, la complicité entre le brillant Charlie Sexton à la guitare et le non moins excellent bassiste / contrebassiste Davey Faragher permet de sauver musicalement les passages les plus périlleux.

Reste à passer sous le « rouleau compresseur » que, finalement, nous attendons tous. Les six chansons qui suivent, enchaînées sans une respiration (Chelsea, Pump It Up, No Action, Radio Radio, I Can't Stand Up for Falling Down et High Fidelity) sont logiquement une tuerie : Elvis chante toujours aussi mal, le groupe est toujours aussi approximatif, le son toujours aussi brouillon, mais le public est enfin debout, et je crois que tout le monde vit cet enchaînement de merveilles absolues dans sa tête. On n’entend pas ce qui est joué sur scène, on entend les morceaux idéaux tels qu’ils existent dans notre mémoire, tels qu’ils ont constitué notre ADN musical.

La soirée se conclut au bout de deux heures par le classique de Brinsley Schwarz, Peace, Love and Understanding, qui, dans le monde de 2026, prend les allures d’une véritable profession de foi, voire d’une déclaration politique : « As I walk through this wicked world / Searching for light in the darkness of insanity / I ask myself, "Is all hope lost? / Is there only pain and hatred and misery?" » (Alors que je traverse ce monde mauvais / En quête de lumière dans les ténèbres de la folie / Je me demande : « Tout espoir est-il perdu ? / N'y a-t-il que douleur, haine et misère ? »).

Pas si mal de sortir de l’Olympia, même si on a été terriblement déçu, même si on a parfois souffert le martyre devant le massacre de chansons autant aimées, avec ce titre en tête. Pas sûr qu’on retourne un jour voir Costello jouer sur scène, mais en tous cas, alors que l’âge et la maladie le privent aujourd’hui de la capacité de rendre à son propre songbook l’hommage qu’il médite, ces chansons tiennent toujours bon, un demi-siècle plus tard. Il nous incombe donc à nous tous de les relayer, de faire en sorte qu’elles ne soient pas oubliées.

Les musiciens d’Elvis Costello sur scène :

Elvis Costello — chant, guitares, piano

Steve Nieve — claviers / piano / melodica

Pete Thomas — batterie

Davey Faragher — basse, contrebasse

Charlie Sexton — guitare

La setlist du concert d’Elvis Costello :

Radio Sweetheart (Taking Liberties - 1980)

Sneaky Feelings (My Aim Is True - 1977)

Living in Paradise (This Year’s Model - 1988) (With snippets of Domino by Van Morrison)

Mystery Dance (My Aim Is True - 1977)

Watching the Detectives (Single – 1977) / Help Me

Crimes of Paris (Blood & Chocolate – 1986)

Lovers Walk (Trust - 1981)

Beyond Belief (Imperial Bedroom - 1982)

Almost Blue (Imperial Bedroom - 1982) (With All or Nothing At All and snippet of Adieu Paris)

Who Will the Next Fool Be (Charlie Rich cover)

Everyday I Write the Book (Punch the Clock - 1983)

Don't (Elvis Presley cover) (Played only part of this song)

Lovable (King of America - 1986)

Brilliant Mistake (King of America - 1986)

Alison (My Aim Is True - 1977)

Honey, Are You Straight or Are You Blind? (Blood & Chocolate – 1986)

Clubland (Trust - 1981)

A Good Year for the Roses (+ snippets of Suspicious Minds & Always on My Mind) (George Jones cover) (Almost Blue – 1981)

(I Don't Want to Go to) Chelsea (This Year’s Model - 1988)

Pump It Up (This Year’s Model - 1988)

No Action (This Year’s Model - 1988)

Radio Radio (Single – 1978)

I Can't Stand Up for Falling Down (Sam & Dave cover)(Get Happy! - 1980)

High Fidelity (Get Happy! - 1980)

(What's So Funny 'Bout) Peace, Love and Understanding (Brinsley Schwarz cover) (Armed Forces – 1979)

13 juin 2026

Aldous Harding - Vendredi 12 Juin 2026 - Salle Pleyel (Paris) :

Après cinq semaines de confinement à domicile pour cause de fracture de la cheville (même pas dans une salle de concert !), je fais mon retour grâce à l'ami Jérôme, qui a bien voulu me revendre sa place au balcon à Pleyel pour Aldous Harding. Tout le monde connaît mon aversion pour le fait d'assister à un concert assis, mais je n'allais pas faire la fine bouche, d'autant que mon plâtre et la rééducation qui suivra vont m'empêcher d'être debout dans la fosse pendant encore plus d'un mois.

La salle Pleyel n’est évidemment pas sold out ce soir pour une artiste aussi clivante que la Néo-Zélandaise, et ce d’autant que son dernier album, qui charge la barque au niveau des « bizarreries », et abandonne largement les dernières sonorités « folk », a recueilli autant de critiques mitigées que de louanges. Mais heureusement, le remplissage de la salle sera suffisant pour ne pas créer un sentiment désagréable de « vide », même si, quand la première partie monte sur scène à 20h, les rangées de sièges et la fosse sont encore bien dégarnies.

Cette première partie, Vera Ellen, une artiste indie néo-zélandaise réputée, qui plus est signée chez Flying Nun, soit « la » référence en termes de label, est a priori assez attirante, et ce d’autant qu’elle se présente sur scène en format « groupe ». Malheureusement, les premiers morceaux semblent s’éterniser sans que grand-chose ne s’en dégage, ni du point de vue mélodique, ni – surtout - émotionnel. Ce qui fait que l’intérêt retombe peu à peu, en dépit d’un public « bien élevé » qui applaudit poliment. Il faut attendre Sangria, le quatrième morceau, pour avoir l’impression que quelque chose se passe sur scène. Et puis Broadway Junction, en avant-dernier sur la setlist, dégage enfin une vraie et belle émotion. On sait que Vera Ellen a souffert de graves problèmes de santé et n’a pas toujours été sereine non plus, et on comprend qu’elle se protège (elle se plaindra d’ailleurs d’être trop « exposée » du fait des lumières fortes sur scène, sans que personne de l’équipe Pleyel ne remédie au problème, ce qui n’est pas très bienveillant) : il reste qu’elle ne dévoile pas grand-chose de ses sentiments, à part sur Broadway Junction, justement, et que, hormis de beaux vocaux, parfois en harmonie avec ses musiciens, on a le sentiment d’assister à un set tout en retenue, voire en sécheresse. Elle nous demande de passer à son stand de merchandising à la fin, pour acheter son dernier album, HEAVEN KNOWS WHAT TIME, ce qui pourrait « changer sa vie » ! Pas sûr malheureusement qu’elle ait convaincu suffisamment de spectateurs…

21h00 : Aldous Harding est là, accompagnée par un quatuor qui comprend d’ailleurs deux claviers : nous savons, grâce aux retours de son concert de la veille à Rouen, que son set sera en majeure partie consacrée à son nouvel album, Train on the Island, et donc que les claviers seront prépondérants. Nous avions déjà vu des photos du nouveau look d’Aldous – cheveux très courts et blouson -, donc pas de surprise à ce niveau-là. Après une intro extrêmement « suspendue » avec l’enchaînement de Train on the Island et I Ate The Most, deux titres hantés du nouveau disque, elle n’empoignera sa guitare acoustique qu’au troisième (One Stop), et ne reviendra – un peu - à ses « origines folk » qu’au quatrième, le beau Treasure, extrait de Designer… qui semblera d’ailleurs littéralement libérer un public extrêmement silencieux et recueilli, peut-être décontenancé par l’atmosphère presque glaciale du set. Venus in the Zinnia reçoit de belles acclamations, mais c’est probablement le curieux If Lady Does qui représente le plus clairement la singularité musicale actuelle de Harding.

Les tentatives de spectateurs de s’adresser à elle (« We Love You », « How Are You ? ») sont accueillies par une fin de non-recevoir : « I’m on stage, so I’m alright, but I’m not gonna talk too much you know… ! ». Entre ses perpétuelles mimiques – presque des grimaces -, ses mouvements désordonnés, ses poses clairement embarrassées, et peut-être surtout les blancs qui semblent parfois interminables qu’elle laisse entre deux chansons, il est clair qu’Aldous Harding n’apprécie pas l’exercice de la scène, et n’a nullement envie de prendre en compte l’existence d’un public devant elle.

Elle tente quand même de « mettre de l’ambiance » en se levant de sa chaise, en quittant son blouson et en essayant de danser sur Passion Babe, mais ça sent trop l’effort artificiel pour fonctionner. Heureusement, le joliment velvetien Leather Whip rattrape l’affaire, et la dernière ligne droite du concert sera plus emballante, moins glacée, jusqu’à une belle conclusion avec l’excellent Coats (comme sur l’album). On ne commentera pas, néanmoins, « son jeu de scène » sur le morceau plus rock qu’est Fever, pendant lequel elle s'allonge comme si elle était à la plage pour laisser ses musiciens jouer !

Nous aurons droit ensuite à un rappel réussi de trois titres. L’interprétation solo de l’intimiste Riding That Symbol n’est pas transcendante, il y aura même un « pain » (qu’elle relèvera elle-même en plaisantant : « Not bad! ». Mais les deux derniers morceaux, annoncés par un déconcertant « If you have any drugs, take them now! », le touchant Imagining My Man et surtout le baroque et « amusant » Designer, nous permettront de quitter Pleyel avec un doux sentiment de quasi-euphorie.

Il reste après cette soirée en demi-teinte qu’Aldous Harding n’est clairement pas une « artiste de scène », en dépit de sa voix régulièrement stupéfiante, surtout quand elle en joue avec des accents enfantins assez déstabilisants. Elle semble trop déchirée entre la volonté d’offrir un spectacle « professionnel », plutôt sage, et ses tendances naturelles à l’excès, pour que la scène puisse être un véritable plaisir pour elle. Et ça se ressent dans la salle.

La setlist du concert de Vera Ellen :

A Grip (Ideal Home Noise – 2023)

hunger is just a memory (HEAVEN KNOWS WHAT TIME – 2026)

When It's Over (HEAVEN KNOWS WHAT TIME – 2026)

Sangria (EP – 2025)

Stick Around 2 See (Ideal Home Noise – 2023)

Broadway Junction (Ideal Home Noise – 2023)

Then There Was You

La setlist du concert d’Aldous Harding :

Train on the Island (Train on the Island – 2026)

I Ate the Most (Train on the Island – 2026)

One Stop (Train on the Island – 2026)

Treasure (Designer – 2019)

Venus In The Zinnia (Train on the Island – 2026)

If Lady Does It (Train on the Island – 2026)

Worms (Train on the Island – 2026)

Passion Babe (Warm Chris – 2022)

Leathery Whip (Warm Chris – 2022)

San Francisco (Train on the Island – 2026)

What Am I Gonna Do? (Train on the Island – 2026)

Fever (Warm Chris – 2022)

Warm Chris (Warm Chris – 2022)

Coats (Train on the Island – 2026)

Encore:

Riding That Symbol (Solo) (Train on the Island – 2026)

Imagining My Man (Party – 2017)

Designer (Designer – 2019)

5 mars 2026

The Divine Comedy - Mardi 3 Mars 2026 - Salle Pleyel (Paris)

J’aurais dû me méfier. Écouter mon intuition. Le dernier album de The Divine Comedy m’avait inquiété, tant il est empreint d’une mélancolie frisant parfois la dépression. Neil Hannon ne va clairement pas bien. Et les retours du premier concert à la Salle Pleyel, la veille, de la part d’amis aimant Neil autant que moi étaient préoccupants. Mais voilà, cela faisait plus de trois ans que je n’avais pas vu The Divine Comedy sur scène, il était difficile, voire quasiment impossible, de faire l’impasse sur ce passage à Pleyel, qui marquait, avec deux soirées sold out, la consécration méritée d’un artiste talentueux.

J’ai eu tort, grand tort d’y aller, parce que je suis ressorti de la salle moi aussi déprimé, en me disant que j’avais vu non seulement le pire concert de The Divine Comedy depuis sa miraculeuse apparition au Festival des Inrocks en 1993, mais bien plus grave que ça, un Neil Hannon qui n’avait clairement pas envie de chanter, et qui a joué ses chansons – miraculeuses pour la plupart – sans y mettre aucun cœur.

Il faut dire que la soirée n’avait pas très bien commencé avec les Irlandais de A Lazarus Soul, qui nous ont assommés avec un post-punk aussi informe qu’ennuyeux. Une musique presque sans rythme ni mélodie (à l’exception du dernier titre joué, Funeral Seasons, qui tentait quelque chose d’un peu plus entraînant), où chaque morceau est un long flux musical sur lequel le chanteur Brian Brannigan pose un aussi long flux de paroles. C’est un concept, oui, mais ça ne fait pas en l’occurrence vraiment de la bonne musique. Le public de Pleyel reste silencieux, ce qui surprend Brian, habitué à être chahuté par les spectateurs irlandais, qu’on imagine bien aussi peu séduits par ce qu’ils entendent que nous. Ou alors, on a été polis et bien éduqués, ce qui ne veut pas dire qu’on ait aimé. La prochaine fois, promis, on jettera nos gobelets de bière pleins sur la scène.

22 heures : Neil Hannon débarque, barbu, vieilli et circonspect, entouré par sa fine équipe – six musiciens, tous plus décontractés, voire hilares que lui. Neil porte chapeau et lunettes noires, mais il s’en débarrassera vite, même si les lumières resteront réduites pendant les trois premiers titres, histoire bien sûr de contrarier les photographes professionnels. Le set démarre plan-plan avec deux titres du dernier album, logiquement à l’honneur ce soir, sans qu’il y ait de quoi s’enthousiasmer. Neil se console en se servant un verre de Bordeaux manifestement bon marché (il le renversera plus tard et les effluves de vinasse qui se dégageront au premier rang ne laisseront aucun doute sur la qualité du breuvage). Il est vrai qu’il le boit à petites gorgées, et alternera même avec des verres d’eau, mais il ne semble pas très net, et il avoue ne pas être bien (une crève, suggérera-t-il).

Et là, surprise, il nous offre un When the Lights Go Out All Over Europe surprenant et tout à fait séduisant, ce qui me rassure. La suite va malheureusement doucher ces espoirs : le second album à l’honneur aujourd’hui est le respectable Bang Goes the Knighthood, mais aucun des titres extraits du disque ne fonctionnera vraiment, même le pourtant délicieux Assume the Perpendicular, qui n’aura guère de charme…

Plus le set avance, plus le malaise est visible. Pour un ou deux titres qui surnagent (les incontournables Songs of Love et Our Mutual Friend, où un peu de la vieille magie résiste), le concert s’enfonce lentement dans un gloubi-boulga où plus rien ne marche. Musicalement et vocalement à la peine, Neil et son groupe échouent à chaque fois à créer l’émotion qui survient d’habitude si naturellement.

Alors oui, Neil essaie de nous faire rire en servant des boissons (bières, soft drinks, cocktails, vin) à ses musiciens quand il les présente, sur une version quasiment inexistante de son déjà médiocre A Man-A-Lago by the Sea, où il se moque de Trump.

Mais le pire reste à venir : si The Heart Is a Lonely Hunter confirme son excellence, la version offerte ce soir du sublime To the Rescue est absolument insignifiante, un vrai crève-cœur. Tous les tubes (sic) habituels sont joués, sauf Something for the Weekend, mais dans des versions aussi peu séduisantes qu’émotionnellement désincarnées. Et le final systématiquement sublime de Tonight We Fly passera quasiment inaperçu : un comble ! Il semble d’ailleurs que personne ne se soit levé au balcon durant ce final, du jamais vu.

Bon, ce fiasco n’a rien en soi de tragique : tout le monde, même et surtout les meilleurs, peut avoir un passage à vide. Mais dans le cas de Neil, on sent plutôt une sorte de malaise, comme si la dépression perceptible sur le dernier album s’accrochait aux basques de Neil et lui ôtait l’envie et le plaisir de jouer sur scène. Il est vrai que si l’on repense à sa trajectoire, il a toujours été un artiste fragile, manquant d’assurance, jouant avec méfiance – et humour – le rôle de l’idole pop, ayant recours régulièrement à quelques verres (de trop) pour trouver le courage de nous affronter. Il est vrai que sa musique est belle parce qu’elle traduit ce trouble, ces doutes, ces malaises. Mais c’est la première fois que cela l’empêche de nous offrir sur scène l’émotion et la beauté auxquelles nous sommes désormais habitués de sa part…

Même si je me suis rendu compte après coup que pas mal de vieux fans comme moi ont préféré faire comme si tout était normal, je suis sorti de Pleyel aussi déçu qu’inquiet.

Les musiciens de A Lazarus Soul :

Brian Brannigan – vocals, lyrics

Anton Hegarty – bass

Joe Chester – guitar, production

Julie Bienvenu – drums, percussion

La setlist du concert de A Lazarus Soul :

We Start Fires (Through a Window in the Sunshine Room - 2011)

Glass Swans (No Flowers Grow in Cement Gardens - 2024)

The Flower I Flung Into Her Grave (No Flowers Grow in Cement Gardens - 2024)

Diver Walsh (No Flowers Grow in Cement Gardens - 2024)

Mercury Hit a High (Last of the Analogue Age – 2014)

Funeral Sessions (The D They Put Between the R & L – 2019)

 

Les musiciens de The Divine Comedy sur scène :

Neil Hannon (chant, guitare)

Tosh Flood (guitares, banjo, chœurs)

Simon Little (basse, chœurs)

Andrew Skeet (piano, claviers, chœurs)

Ian Watson (accordéon, claviers, chœurs)

Tim Weller (batterie, percussions)

Rosie Thomson (violon)

La setlist du concert de The Divine Comedy :

Achilles (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

The Last Time I Saw the Old Man (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

When the Lights Go Out All Over Europe (Promenade - 1994)

Assume the Perpendicular (Bang Goes the Knighthood – 2010)

Rainy Sunday Afternoon (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

Bang Goes the Knighthood (Bang Goes the Knighthood – 2010)

A Lady of a Certain Age (Victory for the Comic Muse - 2006)

At the Indie Disco (Bang Goes the Knighthood - 2010)

Neapolitan Girl (Bang Goes the Knighthood – 2010)

Songs of Love (Casanova - 1996)

Our Mutual Friend (Absent Friends - 2004)

Bad Ambassador (Regeneration - 2001)

Mar-a-Lago by the Sea (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

To the Rescue (Foreverland - 2016)

The Heart Is a Lonely Hunter (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

Other People (Foreverland - 2016)

Absent Friends (Absent Friends - 2004)

Becoming More Like Alfie (Casanova - 1996)

Generation Sex (Fin de siècle - 1998)

National Express (Fin de siècle - 1998)

Encore:

In Pursuit of Happiness (A Short Album About Love – 1997)

Invisible Thread (Rainy Sunday Afternoon – 2025)

Tonight We Fly (Promenade - 1994)

2 février 2026

The Inspector Cluzo - Dimanche 1er Février 2026 - Maroquinerie (Paris)

Voilà une soirée dont j’attendais beaucoup, n’ayant encore jamais eu l’occasion de voir The Inspector Cluzo, le célèbre duo de fermiers-rockers sur scène. J’ai soigneusement choisi le concert du dimanche soir parmi les cinq organisés à la Maro par le groupe, de retour d’une longue tournée mondiale : le dimanche soir est toujours une bonne soirée pour la musique live, avec une atmosphère différente et un public plus convaincu – les fêtards des vendredi et samedi soir faisant plutôt l’impasse. J’étais loin de soupçonner, en faisant la queue que j’allais vivre l’une de mes pires expériences « musicales » depuis… des mois ? Des années ?

20h00 : Tout commence pourtant magnifiquement avec Grant Haua, le bluesman / ex-rugbyman néo-zélandais dont j’admire les albums depuis plus de cinq ans sans avoir encore jamais réussi à voir un de ses concerts. Avec un look bien différent, plus sage, que celui affiché sur la pochette de son dernier album, Grant nous régale pendant quarante minutes, seul avec ses deux guitares acoustiques, de ses chansons, dans un registre à la fois dépouillé et rapidement très entraînant. Il faut dire qu’au-delà de sa présence charismatique (voici un homme qui respire la… bonté, ce qui n’est pas fréquent), sa voix superbe, on découvre en live sa virtuosité à la six-cordes. La vitesse à laquelle ses doigts bougent sur le manche est stupéfiante, et il est difficile de ne pas être fasciné. Comme en plus les chansons sont belles, balaient plusieurs registres musicaux, du blues bien sûr au folk en passant même par quelques accents pop avec de belles mélodies, le public de la Maro (qui n’est pas sold out ce soir, mais bien remplie) est rapidement sous le charme de ce diable d’homme. Une très belle expérience. 

21h00 : Laurent Lacrouts (chant, guitare, chevelure hirsute) et Mathieu Jourdain (batterie, tiré quant à lui à quatre épingles dans un noir et blanc élégant), c’est-à-dire The Inspector Cluzo, lancent leur set devant un public qui leur est totalement acquis et n’attend visiblement que du plaisir de cette soirée. Ils sont là pour soutenir leur album Less Is More, sur le thème – logique pour ces militants écolos acharnés – de la décroissance, ou plutôt de la croissance locale, sur un modèle différent de celui prôné par le capitalisme emballé qui nous emmène tout droit dans le mur. Ils commencent donc par le titre éponyme, ce qui me permet de réaliser que, en ce qui concerne mon envie d’entendre du « blues-rock rural », comme l’avait qualifié un ami, je vais être déçu. Leur musique ressemble surtout à une sorte de hard rock pataud et brouillon, dont je pressens qu’il ne va tenir la route que grâce à deux éléments : l’énergie déployée, en particulier par Mathieu à la batterie, et la voix, vraiment intéressante, de Laurent, qui va alterner entre chant rauque et falsetto soul du plus bel effet. Pour le reste, je me rends compte que ce que joue le duo n’est pas vraiment ma « tasse de thé » (ou mon verre de tord-boyaux), et je comprends mieux la présence de tee-shirts de metal dans l’assistance.

Mais le problème, ce qui sera pour moi le GROS problème de la soirée, n’est pas dans la musique, mais dans les déclarations – incessantes – de Laurent. Si l’on sourit quand il traite d’emblée Neil Young « d’abruti » (pas une surprise, vu l’imbroglio de l’absence de The Inspector Cluzo en première partie à l’Adidas Arena l’année dernière), il est déjà plus difficile d’avaler l’une de ses premières interactions avec le public, quand il demande qui a lu Guy Debord, et que devant le peu de mains levées dans la fosse, il nous lance un « c’est un peu le pourcentage de gens qui lisent des livres en France, non ? ». Le problème est que ça pourrait être drôle, un peu taquin, mais c’est exactement l’inverse : derrière la bonhommie familière affichée, on reconnaît l’arrogance habituelle de l’intellectuel français, sûr de sa supériorité sur ceux qui ne pensent pas comme lui, sur ceux qui n’ont pas lu les mêmes livres, ceux qui ne connaissent pas les philosophes, etc.

Ce mépris va se traduire tout au long de la soirée par des déclarations de plus en plus désagréables : à propos des Américains ignares, de ces bikers qui ne connaissent pas Thoreau (Quels barbares, ces Américains !) ; à propos de l’accord avec le Mercosur, évidemment inacceptable pour le paysan du Sud-Ouest, sans une pensée pour le paysan sud-américain (le « local » a bon dos, qui fleure bon le nationalisme borné) ; à propos de ces fans qui commettent l’outrage ultime d’aller écouter de la musique à Rock en Seine au lieu de rester dans les petits clubs ; à propos des autres groupes qui ne savent pas jouer et utilisent TOUS des backing tracks ; à propos de ces « communistes millionnaires » (comme Neil Young) ou « milliardaires » (comme Springsteen) qui n’ont pas la légitimité de défendre le peuple ; à propos d’Iggy Pop qui montre sa bite mais ne les autorise pas à reprendre une de ses chansons (ou quelque chose comme ça…) etc. Seuls parangons de vertu dans ce monde pourri, The Inspector Clouzot et leurs potes, qui sont des gens intègres, respectueux, courageux, droits dans leurs bottes. Bon, Laurent, dans un moment d’intense magnanimité, nous rassure : « Des gens bien, il y en a partout ! », soit le genre d’affirmation du même tonneau que le fameux : « Je ne suis pas raciste, j’ai un ami qui est noir ! ». Tout va bien, on respire !

 

Bref entre l’étalage d’une telle autosatisfaction (« Nous, on a des couilles, on joue dans l’Amérique profonde face à des bikers déchaînés ») qui serait ridicule si elle n’était pas aussi puérile, le refus radical d’accepter que d’autres opinions que les siennes peuvent exister, et une posture exsudant ce mépris caractéristique des extrémistes (de droite comme de gauche), il m’est devenu peu à peu insupportable d’assister à un tel déballage. Quant au public, persuadé d'être du "bon côté de l’histoire", il était ravi. Comme sont ravis les fans de MAGA devant un discours de Trump aux USA, ou les LFIstes devant les éructations de Mélenchon et sa clique.

Difficile d’écouter la musique – assez quelconque, à mon goût – jouée ce soir, quand on a un goût aussi désagréable dans la bouche. Juste l’envie de s’enfuir le plus rapidement possible loin de cette exhibition de certitudes inébranlables et de suffisance.

Bon, je suis resté jusqu’au bout. Comme on resterait à un meeting du RN ou de LFI, pour se souvenir du niveau de bêtise qu’on peut atteindre, surtout quand on se prétend « éclairé ».

 

La setlist du concert de The Inspector Cluzo :

Less Is More (Less Is More – 2025)

Catfarm (Less Is More – 2025)

As Stupid As You Can (Less Is More – 2025)

The Outsider (Horizon – 2023)

A Man Outstanding in His Field (We the People of the Soil – 2018)

We Win Together, I'm Losing Alone (Less Is More – 2025)

Fishermen (Rockfarmers – 2016)

Thoreau (Less Is More – 2025)

The Greenwashers (Less Is More – 2025)

Rockophobia (Horizon – 2023)

Almost Cut My Hair (David Crosby cover)

Put Your Hands Up (The 2 Mousquetaires – 2012)

Encore:

Journey Men (Less Is More – 2025)

11 novembre 2025

Alela Diane - Lundi 10 Novembre 2025 - Théâtre l'Athénée

Coucou ! En ce mois de novembre déjà bien rempli, c’est la divine Alela Diane qui revient faire un tour en France. Nul ne saurait évidemment s’en plaindre, même si notre grande muse du folk contemporain n’a pas sorti de nouvel album depuis sa dernière tournée et son passage inoubliable au Trianon, en février 2023. Enfin, pas de nouvel album paru, mais a priori un nouvel album quasi terminé, dont elle nous dévoilera quatre titres, et qui devrait sortir mi‑2026. Mais n’allons pas trop vite et parlons un peu de cette soirée différente, car organisée dans le cadre des soirées jazz (hein ?) au Théâtre Louis‑Jouvet, ou Théâtre de l’Athénée comme on l’appelle encore. Pas un décor très rock’n’roll que ce petit bijou de théâtre baroque, où le public est réparti sur de multiples niveaux verticaux… mais un cadre qui ravira nos visiteuses américaines, fortement dépaysées par un tel amoncellement de dorures vieilles de plusieurs siècles (on n’est pas à Mar‑a‑Lago !).

Quant à moi, ayant eu l’opportunité d’assister à ce concert tardivement, me voici privé du premier rang, réfugié au « balcon » — un troisième niveau surplombant la scène — à côté d’un ami rédacteur à Benzine, qui se chargera du live report de la soirée. Comme l’ami Gilles — qui en est à son quarante-neuvième concert d’Alela Diane —, et Laurence à ses côtés, se chargent des photos, me voilà délivré ce soir de toute responsabilité, et bien décidé à simplement profiter de ce beau moment musical.

20h10 : la soirée démarre, avec un peu de retard, par le duo Two Runner (il faudra que j’essaie de comprendre pourquoi Runner au singulier), deux jeunes femmes sorties des tréfonds de l’Amérique qui jouent un folk assez traditionnel, avec une simplicité et une bonne humeur auxquelles on ne saurait résister. Pour leur premier voyage en France (Paige, la chanteuse, avoue être déjà venue en Allemagne, qu’elle ne considère pas — mais pourquoi — comme faisant partie de la « Proper Europe », comme la France, l’Espagne ou l’Italie !), nos deux musiciennes sont ravies de jouer dans un cadre « historique » comme ce théâtre. Paige nous explique qu’il n’y a qu’une vieille mine d’or qui soit un tant soit peu « historique », justement, chez elle. Bref, on discute, on discute, alors le temps passe vite, mais on a l’occasion d’admirer son merveilleux vieux banjo, datant de la fin du XIXe siècle, au son étonnant, mais qui se désaccorde vite quand il doit voyager ! Je ne dirais pas que j’ai trouvé cette première partie très convaincante ; à la différence de certains amis, j’ai eu l’impression d’être face à du tout‑venant de la musique folklorique US, bien chanté, bien joué, mais pas renversant…

20h50 : … ce qui est, on le sait, l’exact inverse de ce que fait Alela Diane sur scène, c’est‑à‑dire produire une musique faussement simple et calme, mais pleine en fait d’émotion, voire d’une tempête d’émotions cachée derrière la finesse des chansons, et la pureté de la voix de notre chanteuse (folk) préférée.

Belle setlist ce soir pour ce concert où Alela est accompagnée par Two Runner, ce qui lui permet d’adapter certains de ses titres à cette configuration à deux voix, avec banjo et violon : il y a donc quatre nouvelles chansons — à la première écoute, celle qui m’a le plus plu est Dusty Roses, mais cela ne veut rien dire, on verra quand l’album sortira —, le reste étant une sélection pertinente de titres extraits des quatre meilleurs albums de la désormais longue carrière d’Alela. Pas mal de choses en commun avec la setlist du Trianon, il faut l’avouer, mais une orchestration et une atmosphère différentes, très décontractées et joueuses ce soir, ce qui nous privera peut‑être d’émotion (à moins que ce soit ma position loin de la scène qui ait eu cet effet sur moi, c’est bien possible…). Alela a plutôt tendance à plaisanter à propos de son plaisir de beaucoup manger quand elle est en tournée en France, à se réjouir de ne plus souffrir désormais d’être loin de ses deux enfants quand elle est sur la route, etc.

Elle nous raconte la genèse de la chanson The Pirate’s Gospel quand elle avait 21 ans, il y a 21 ans de cela, ce qui débouche sur un sondage dans la salle pour savoir qui se sent plus « pirate » et qui se sent plus « cowboy ». Je braille, quant à moi, mon allégeance aux pirates, tandis qu’Alela met en doute la sincérité de ceux qui se réclament « cowboys », alors qu’on ne voit pas de Stetson dans la salle ! Bref, tout ça est bien sympathique, ce qui n’empêche pas de se dire, à chaque nouvelle chanson, que la qualité du songwriting d’Alela est exceptionnelle !

Petit passage au piano solo, pour, en particulier, une version « low key » de mon titre préféré de tout son répertoire, Ether & Wood, avant de finir par les classiques du premier album (Tired Feet, réclamé par quelqu’un dans le public, Oh! My Mama et The Rifle…). Et puis, en rappel, une interprétation sans sono d’Of Love, qui impressionne.

Et c’est fini, et espérons que nous n’aurons pas à attendre deux ans pour le prochain concert. C’est d’ailleurs peu probable, puisqu’Alela reviendra certainement jouer très vite son nouvel album, à la mi‑2026, pour Gilles et pour le reste de la France.

 

Les musiciennes de Two Runner sur scène :

Paige Anderson – Guitar, banjo, voice

Emilie Rose – Violin, backing vocals

La setlist du concert d’Alela Diane :

Galloping

Dry Grass & Shadows (To Be Still – 2009)

White as Diamonds (To Be Still – 2009)

Émigré (Cusp – 2018)

Dusty Roses

The Pirate's Gospel (The Pirate’s Gospel – 2006)

Tatted Lace (To Be Still – 2009)

Paloma (Looking Glass – 2022)

California

Wide Open Spaces

Dream a River (Looking Glass – 2022)

Ether & Wood (Solo on piano) (Cusp – 2018)

Howling Wind (Solo on piano) (Looking Glass – 2022)

Tired Feet (On request) (The Pirate’s Gospel – 2006)

Oh! My Mama (The Pirate’s Gospel – 2006)

The Rifle (The Pirate’s Gospel – 2006)

Encore:

Of Love (Unplugged) (Looking Glass – 2022)

 

 

15 juillet 2022

Les Clopes / Irnini Mons - Jeudi 14 Juillet 2022 - Supersonic (Paris)

S'il y a quelque chose de gênant dans le Rock, c'est bien sa tendance à se prendre au sérieux. Au tragique même. Et du coup, à souvent tordre le nez devant tous les gens qui préfèrent la fantaisie, l'humour, voire le gros délire : pour prendre un exemple extrême, on peut parier que Sparks auraient été bien plus énormes s'ils n'avaient pas constamment usé de la dérision comme mode de communication. Pire encore, combien de mélomanes branchés et de bon goût connaissons-nous qui vouent aux gémonies le rock "festif" ? 

La belle idée du festival Restons Sérieux, c'est justement de mettre en avant ceux qui refusent de s'y prendre, au sérieux, qui ont envie qu’un concert soit festif,… et en particulier s'ils chantent en français, ce qui devient vraiment rare dans le Rock hexagonal... Deux bonnes raisons d'assister donc à ces soirées au Supersonic, avec ce soir une grosse affiche décalée, avec en tête des choses aussi singulières que Irnini Mons et les Clopes.

22h15, avec un peu de retard, les 2 filles et les 2 garçons lyonnais de Irnini Mons attaquent leur set. Si le nom de ce groupe est bizarre, c’est que c’est celui d’un volcan vénusien… ce qui est une excellente référence pour des gens qui font de la musique aussi inclassable : on les attend comme le messie pour leur premier concert parisien, vu le coup de cœur qu'a été leur premier disque éponyme...mais on ne s'attendait pas vraiment à une telle claque.

Le quatuor ne paie pas de mine au premier abord, avec leur look de gens bien gentils et propres sur eux, mais se transforme en une véritable tornade sur scène. Le premier titre, Feu de Joie, qui ouvre magnifiquement l'album, avec son mélange de trucs chelous genre troubadours racontant une vague histoire moyenâgeuse d’attaque de château par des manants (Libérez le donjon ! Baissez le pont-levis !) et de déflagrations soniques, se mue en une tuerie intégrale : une petite dizaine de minutes de folie, un des trucs les plus excitants et neufs entendus cette année. Le reste du set de 40 minutes ne retrouvera plus tout à fait cette grâce absolue, mais connaîtra plusieurs autres pics d'intensité : Montréal, bien sûr, qui aborde franchement le rock noisy en se brisant à des moments inattendus, 5100 et son texte étonnant (Coincé à la gare d’Autrans…), En solitaire et son rythme épileptique et Guillaume qui hurle…

La musique est portée en permanence à l'incandescence par le jeu de batterie épique de Fanny, qui nous a d’abord semblé avoir tout de la tranquille mère de famille un peu perdue sur scène, mais nous cloue au sol par sa puissance : Fanny est parfaitement prête à accompagner Eddie Munson quand il joue Master of Puppets dans le Upside-Down ! Bon, on n'entend plus les voix au milieu de la tourmente et certains spectateurs se plaignent. La réponse du groupe est claire et nette : « C'est parce qu’on joue fort : vous écouterez les voix sur le disque ! ». Bien dit, on est d'abord là pour le rock'n'roll ! Ceci bien posé, alors que le groupe met toutes ses tripes dans un dernier titre épique (Ça part en fusée, nous semble-t-il), on se dit qu'on a du mal à trouver des références à cette musique qui explore des genres très divers : Bodega sur En Solitaire ? King Gizzard pour le sens de l’aventure médiévale, mais sans le psychédélisme ni les tendances au prog ? Mais savez-vous, c'est très, très bien comme ça !

23h20 : Il va être difficile pour les Clopes d’enchaîner après ça, mais nous n’avons pas à nous faire du souci, car on est dans un registre bien différent : les Clopes, c'est une autre idée délirante de l'ami Kim Giani, qui a adopté cette fois la persona de Guillaume Patrick, un chanteur nantais new wave roux et dépressif. Mais au fil des mois, alors que sa musique à large contenu parodique (mi-figue, mi-raisin quand même…) est relayée sur scène en format groupe plus ou moins improvisé, et qu’elle rencontre un vrai petit succès, se pose pour les Clopes la question de la reconnaissance (après tout, les Clopes sont en tête d’affiche ce soir !) et de l’évolution…

Mais pour le moment, avec le concours d'un public très, très enthousiaste, disposé à jouer le jeu avec Guillaume Patrick, Alain Chambreforte aux claviers et les autres (sans même parler de la boîte à rythmes comme à l’époque des Bérus…), il s'agit avant tout de s'amuser ensemble à singer les rituels d’un concert de rock un peu caricatural, à partir des codes d'une cold wave électro 80's dépressive (on connaît l'amour de Kim pour The Cure). Les textes jouent la plupart du temps la gamme de la dérision (« Je fume des clopes dans un blockhaus noir parce que je suis déprimé »), mais vont facilement jusqu'à l'absurde (« Cimetières extra-terrestres, des donjons, des saucisses, BRUIT !!! »). Ce qui interpelle finalement c'est quand au milieu de déclarations parodiques de Guillaume, parfois un peu longues, émergent quelques phrases qui touchent juste (Nos villes ressemblent à des cimetières, qui est aussi l’occasion d’un hommage touchant à Denis Quélard, du Pop In, qui vient de décéder…) et que le public se plaît à répéter, répéter, chanter en chœur (« Ne m’appelle plus, imagine que je suis dans le désert, sans téléphone cellulaire, à Mulhouse, à Quimper, dans la rue sous un lampadaire… »). Car derrière le second degré pas toujours léger, il y a toujours l'amour et de la musique et du partage avec le public. Un public qui ne s'y trompe pas, qui pogote et qui rayonne aussi de joie et de complicité. Les Clopes, c'est parfois un peu lamentable (et ils le font exprès) mais aussi souvent enchanteur (mais le savent-ils, même ?).

Oui, la question de quoi faire maintenant des Clopes va très vite se poser à Kim, mais c’est une excellente situation dans laquelle se trouver, et on attend avec impatience ses réponses…

13 juillet 2022

Metro Verlaine - Mardi 12 juillet 2022 - Supersonic (Paris)

Première Soirée Restons Sérieux – un « festival beau & bizarre de la musique française à contre-courant », au Supersonic, qui se déroule entre la salle de concerts et le disquaire à côté, avec 5 groupes prévus chaque soir. Alors que Paris transpire sous la canicule qui s'installe, et que la climatisation et les bières fraîches se font encore plus accueillantes qu’à l’habitude, nous sommes surtout venus voir Metro Verlaine, les Ebroïciens post punks, responsables d'un beau second album sorti il y a peu, Funeral Party.

A 22h10, avec un peu de retard, Marek Zerba le Vésigondin pop et insaisissable – dont la musique est qualifiée sur l’affiche du festival de « Pop Crooneuse » - débute son set, et nous fait très plaisir avec ses chansons toutes en français - c'est si rare désormais ! Mais Marek, qu’on connaissait plutôt comme artiste solo, est surtout accompagné par un groupe qui… envoie du bois ! Au premier abord on est impressionné par les deux guitares qui font un boucan d'enfer, finalement assez inattendu sur des chansons baroques, qui prônent plutôt une fantaisie joyeuse dans leurs paroles. Marek est très drôle quand il glisse ses plaisanteries entre les chansons (il a le culot d'annoncer le ventre mou du set à la quatrième chanson, mais ce n'est même pas vrai !), et ses textes, largement absurdes, sont pour la plupart très réussis (Guitariste de Plage, Étoile de Mer). On ne mettra qu'un bémol à notre plaisir, les vocaux de Marek sont parfois moyens, surtout sur les morceaux les plus rock, plus violents où il doit crier. C'est bien dommage, car il y a de l'idée dans ce mélange de tradition bien française de chansons légères et de rock bruyant.

23h15 : Metro Verlaine, tout à l’origine un duo constitué par Raphaëlle la blonde chanteuse et Axel à la guitare, joue désormais en format quintette : sous l’étiquette « après punk », ils démarrent leur set sur les chapeaux de roue. Ils ont clairement amené avec eux un public de fans qui vont mettre le feu au Supersonic, en particulier au cours de la toute dernière partie, sur deux morceaux incendiaires (l’intense et gothique The Fall et le jouissif Manchester). Mais dès le début et en dépit de petits soucis - vite résolus - avec l'une des pédales d’effets d’Alex, on sent que le groupe en a… sous la pédale, justement. Les influences eighties - un peu de cold wave, revendiquée haut et fort, par ci, un doigt de The Smiths par là (You Tear Me Up) - qu'on craignait envahissantes sont digérées avec élégance et légèreté. Raphaëlle est une chanteuse, mais aussi une front woman très convaincante, et n'hésite pas à plonger dans le petit moshpit (petit vu la taille de la salle du Supersonic).

Les compositions sont largement passées à l’anglais, mais on apprécie dans le set – consacré principalement au nouvel album – l’alternance des deux langues (avec quatre chansons en français : New York City, Tequila Sunrise, Laisse Tomber la Nuit, Manchester) : ce mélange fonctionne impeccablement, et, en conduisant Raphaëlle à changer de registre vocal, crée des ruptures d'atmosphère qui jouent en faveur du set. Plusieurs morceaux incluent de belles montées en intensité dans leur dernière partie, qui leur permettent de se démarquer avec énergie des versions studios. Musicalement, on apprécie particulièrement le son de la guitare d’Axel (qui peut évoquer celui de Chris Urbanowicz aux débuts de Editors) et le jeu de batterie sec et percutant, en particulier sur les morceaux les plus rapides. Final punky, donc, avec pogo général, et on reprend en chœur, avec un grand sourire malgré le ton dramatique de la chanson, le final : "J’irai crever à Manchester".

Très beau set d'un groupe dont on a absolument raison de dire du bien, et qu'il ne faudra pas manquer cet été s'ils passent près de chez vous. Décidément, la Normandie, qui ne se réduit pas à Rouen, peut prétendre à la couronne de la région la plus rock de France.

PS : Pour ceux qui se posent la question, les Vésigondins sont originaires du Vésinet, dans les Hauts de Seine, tandis que ce sont les habitants d’Evreux que l’on qualifie d’Ebroïciens. C’était notre minute culturelle « découvrez les villes de France en écoutant du rock’n’roll ! ».

La setlist du concert de Metro Verlaine :

Tequila Sunrise (Cut-Up – 2018)

Life is A Riot (Funeral Party – 2022)

Teenage Dreams (Funeral Party – 2022)

New-York City (Funeral Party – 2022)

Rollercoaster (Funeral Party – 2022)

Laisse Tomber La Nuit (Funeral Party – 2022)

You Tear Me Up (Funeral Party – 2022)

Funeral Party (Funeral Party – 2022)

Frustration (Funeral Party – 2022)

The Fall (Funeral Party – 2022)

Manchester (Cut-Up – 2018)

1 juillet 2022

Michael J. Sheehy - Jeudi 30 Juin 2022 - Life Is A Minestrone (Asnières-sur-Seine)

A l’époque où nous vivons, il importe de compter les plus petites bénédictions, comme disent les Anglo-saxons. Et la présence de Michael J. Sheehy, avec sa guitare, sa pédale de réverb et sa voix, dans un appartement d’une proche banlieue tranquille de l’Ouest parisien, est tout sauf l’un de ces « tiny blessings » qu’il chantera lui-même, avec cette sorte de sagesse bien plus vieille que lui qu’il a aujourd’hui : c’est un cadeau immense que nous fait la vie.

Car Michael J. Sheehy, ex-antihéros du Rock’n’roll comme nous les aimons (aimions ?), survivant d’une vie d’excès reconverti dans la pure Beauté, oublié des foules ingrates ou inconscientes, a enfin bravé les horreurs bureaucratiques et rétrogrades du Brexit. Il a traversé la Manche en toute discrétion, veillant à ne pas attirer l’attention de la police de Boris Johnson pour pouvoir jouer une petite poignée de concerts en France, loin des feux de la rampe qu’il mériterait pourtant tellement plus que tant d’autres.

Il confie avoir réussi à le faire non sans nervosité, lui qui ressortait enfin de sa nouvelle tanière londonienne, dans le South Bank, pour la première fois depuis… tant de temps. Une pandémie à supporter, un « confinement » (il préfère le mot français à l’anglais « lockdown ») à franchir, à composer des chansons chez soi en faisant le moins de bruit possible pour ne pas réveiller femme et enfant qui dorment à côté. Et ce p… de Brexit qui a coupé tout le milieu artistique britannique de l’oxygène que pouvait lui donner l’Europe et le reste du monde. Il en revient à peine, Michael, ce soir, d’être entouré de Français qui l’aiment autant, qui lui veulent autant de bien. Même s’ils n’achètent pas assez de son avant-dernier album, le sublimement nommé Distance Is The Soul of Beauty – d’après un texte de Simone Weil – et qu’il a amené avec lui dans ses bagages…

Quand Michael entame Just Love Me, premier titre de son premier album solo après la fin de son groupe « culte » Dream City Film Club, on ne peut pas s’empêcher de penser que l’artiste qui écrivait cette chanson de triangle amoureux, dont le texte évoque le goût du sexe et la foi en l’amour d’un Cohen (« I don't care what you do with her / you might say I've got no pride / you might say I'm only here for the ride / but baby, I don't care what you do with her / just love me » - Je me fiche de ce que tu fais avec elle / tu pourrais dire que je n'ai pas de fierté / tu pourrais dire que je ne suis là que pour en profiter / mais bébé, je me fiche de ce que tu fais avec elle / aime-moi, tout simplement), a bien changé en vingt ans… Mais que sa musique reste, derrière une forme que l’on se risquera à qualifier d’apaisée, un noir tourbillon : la félicité conjugale et le bonheur d’avoir une petite fille à aimer ne font que tenir à distance l’obscurité du monde… sans même parler de l’obscurité que nous avons en nous.

Et si, presque une heure et demie plus tard – car Michael est généreux, et ce n’est pas parce que nous sommes quelques-uns serrés dans un appartement qu’il ne nous offre pas un vrai concert complet – il termine par sa version, près de l’os, du Perfect Day de Lou Reed, comme remerciement pour une belle journée, il ne se fait guère d’illusions non plus : « You’re gonna reap just what you sow » (Tu vas récolter ce que tu es en train de semer).

Ce soir, Michael chante devant une belle photo de Bob Dylan jeune, et même s’il reprendra une chanson de Robert Zimmerman, il nous rappelle qu’il a fait pour toujours allégeance à Elvis : oui, même si Michael joue désormais une sorte de folk épuré, sa musique reste inévitablement du… Rock’n’roll : il n’y a qu’à entendre la manière dont son So Long Sorrow Town se transforme en The Passenger, d’Iggy Pop, et la manière dont tout ça « remonte », derrière, pour n’avoir aucun doute là-dessus.

Michael nous a annoncé, en s’excusant presque, vouloir jouer surtout de nouvelles chansons, luxe qu’il affirme pouvoir se permettre puisqu’il n’a jamais eu de « hit singles » que le public pourrait lui réclamer, mais son set nous permettra de revenir quand même sur quelques chansons connues et aimées : le superbe Distance is the Soul of Beauty sera évoqué à travers ses deux titres les plus « évidents », The Girl Who Disappeared et I Have to Live This Way, ce qui a quand même un goût de trop peu, et Michael fera l’impasse totale sur son plus récent disque, The Crooked Carty Sings…, reprises intimistes et habitées de chansons traditionnelles irlandaises…

Mais finalement, ce ne sont même pas les chansons elles-mêmes qui importent, c’est cette voix – magnifique, on ne le dit pas assez souvent -, c’est cette pure magie que ce diable d’homme est capable de faire naître en quelques arpèges et encore moins de phrases : Michael J. Sheehy, ce soir, a arrêté le temps. Certes, en bon Anglais, il aime blaguer (on a adoré sa plaisanterie : « Il faut que nous prenions soin de ce monde que nous allons laisser à Keith Richards et Willie Nelson… »), surtout à ses propres dépens (il nous raconte la jalousie qu’il a pu ressentir, lui qui doit jouer dans les pubs, devant un copain plus célèbre fatigué d’une tournée à succès où on lui demandait encore et toujours ses greatest hits). Mais la vérité à laquelle sa musique atteint désormais doit être prise au sérieux : on parle là de « l’âme de la beauté », sans aucune prétention, mais sans aucune flagornerie non plus, et nous, ce soir, l’avons approchée d’un peu plus près, grâce à lui.

Au moment de se quitter, Michael nous annonce que, grâce à ses origines familiales, il aura bientôt son passeport irlandais, ce qui le libérera un peu du « f…g Brexit », et qu’il pourra revenir nous voir plus facilement, avec juste sa guitare. Et qu’il devrait faire une tournée aussi avec ses potes de Miraculous Mule, pour leur nouveau disque qui sortira en août. Et il disparaît dans la nuit, pour aller jouer dans un petit village dont personne ici n’a jamais entendu parler, dans le sud de la France. Gageons qu’ils ne savent pas encore, là-bas, ce qui va leur arriver…

« The sweetest song / Simple and plain / Brought me to my knees / In fear and shame / A song of forgiveness / For those who believe / … / I know that this feeling / Is too good to last » (La plus douce des chansons / Simple et claire / M'a mis à genoux / Dans la peur et la honte / Une chanson de pardon / Pour ceux qui croient / … / Je sais que ce sentiment / Est trop beau pour durer…).

… une petite bénédiction. Une vraie.

La setlist du concert de Michael J. Sheehy :

Just Love Me (Sweet Blue Gene – 2000)

No One Recognised Him (Ill Gotten Games – 2001)

Sweet Blue Gene (Ill Gotten Games – 2001)

Bloody Nose (Ghost on the Motorway – 2007)

Plastic Jesus

Full Moon Empty Belly

When the Night Catches Fire

The Girl Who Disappeared (Distance Is The Soul of Beauty – 2020)

I Have To Live This Way (Distance Is The Soul of Beauty – 2020)

Wandering Aengus

Who Tore the Stars Out of Your Hair

As Another Day Slips Away

How to Live with What You...

Medley: So Long Sorrow Town (Ill Gotten Games – 2001) / The Passenger (Iggy Pop cover)

Tiny Blessings

Encore:

Lovesick

Twisted Little Man (No Longer My Concern – 2002)

The Same Dark Night

Perfect Day (Lou Reed cover)

24 juin 2022

The Bobby Lees / The Schizophonics - Jeudi 23 Juin 2022 - Maroquinerie (Paris)

Ce soir, c’est assez exceptionnel pour le souligner, nous allons à la Maro sans avoir le moindre doute sur le fait que nous allons assister à ce qui sera forcément l’une des plus grandes soirées rock’n’roll de 2022 : déception impossible ! Car cette double affiche de The Schizophonics, l’une des plus grosses claques scéniques possibles, on le sait depuis leur dernier passage à Paris en 2019, et The Bobby Lees, certainement le combo « punk rock » (mais pas que…) le plus impressionnant surgi ces dernières années, est littéralement IMBATTABLE.

20h05 : Juste le temps de râler sur le fait qu’il n’y a pas eu assez de promotion quant à la présence de The Schizophonics ce soir à Paris (nombre de nos amis mélomanes n’étaient pas au courant !), et de discuter le bout de gras avec Pat Beers en se remémorant le formidable concert donné en 2019 à l’Astrolabe d’Orléans, et la folie commence. Au risque de répéter une affirmation qui tend à la formule et qui ne convaincra personne (tout au moins avant d’assister à un set du groupe, car IL FAUT LE VOIR POUR LE CROIRE !), Pat Beers, c’est quelque chose comme un Mick Jagger très énervé, qui voudrait concurrencer Iggy Pop, qui joue de la guitare comme Jimi Hendrix, et qui chante comme Rob Tyner ou comme James Brown, selon les morceaux. Avec lui, sa femme, Lety, qui officie derrière les fûts et porte la baraque, et un nouveau bassiste (il faut dire que les bassistes changent régulièrement !) qui s’avérera aussi convaincant que spectaculaire. La musique de The Schizophonics parcourt allègrement le spectre du rock US des sixties aux seventies, avec un accent garage qui remet tout ça au goût du jour, et, cerise sur le gâteau, des ambiances soul très réussies. Mais The Schizophonics reprennent aussi bien le classique Train Kept A Rollin’, dans une version qui ridiculise celle d’Aerosmith, le MC5 (Back to Comm), ce qui est logique, que Roxy Music (Remake Remodel), ce qui est plus surprenant.

Bien sûr, outre le jeu de guitare époustouflant de Pat, c’est l’énergie physique absolument surhumaine qu’il déploie – 1h05 de set déchaîné – qui a construit la légende de The Schizophonics : nous ne nous souvenons pas avoir jamais vu un guitariste faire des roulades sur scène tout en continuant à lancer des solos de guitare au napalm ! Quant à ses sauts et à ses grands écarts, ils nous font à chaque fois craindre pour sa santé…

A la fin, un ami qui le voyait pour la première fois en live a serré la main de Pat qui quittait la scène, et lui a déclaré : « Tu es le Jimi Hendrix des années 2020 ! ». Pas moins.

21h40 : On aurait tendance à penser qu’il est impossible pour quiconque de jouer après The Schizophonics, mais nous avons confiance en The Bobby Lees, la grosse, grosse découverte de ces deux dernières années, le groupe de punk rock le plus intense émotionnellement du moment. Et ce d’autant que, tandis que Pat et Lety revisitent le passé classique du Rock’n’Roll, The Bobby Lees jouent une musique bien différente, totalement ancrée dans la violence et le mal-être existentiel de 2022. Et la parution récente de leur excellentissime nouvel EP, Hollywood Junkyard, a prouvé qu’ils sont quasiment inégalables dans ce domaine.

« I left my love dyin' / Somewhere down on the way / Stuck on that dead bus and then / Left in a desert way / I'll never get it back, no never get back / My head after what I saw… » (J'ai laissé mon amour mourir / Quelque part sur la route / Coincé dans ce bus mort puis / Abandonné dans un chemin désertique / Je ne le retrouverai jamais, je ne retrouverai jamais / Ma tête après ce que j'ai vu…) : le texte sans pitié de Guttermilk, l’une des chansons les plus emblématiques de The Bobby Lees, résume parfaitement de quoi il retourne dans les chansons de l’impressionnante Sam Quartin : la difficulté de garder un minimum d’équilibre mental dans un monde de violence où tout ce qui nous importe finira détruit… pas moins ! Et quand elle chante, quand elle récite ses textes, quant elle hurle sa rage, Sam a le potentiel de devenir l’une des grandes icônes rock’n’roll de demain… même si sa souffrance est régulièrement perceptible sur scène, par exemple quand elle a besoin de s’isoler quelques secondes du chaos qui règne…

Bien entendu, la reprise killer de l’hymne – bien oubliée – de Richard Hell, Blank Generation, et son texte remarquable (« I was sayin' let me out of here before I was even born, it's such a gamble when you get a face » - Je disais « laissez-moi sortir d'ici » avant même d’être né, c'est un tel pari quand vous recevez votre visage…) est une référence parfaite, même si trop peu de gens dans la salle la relèveront ! Et puis l’interprétation des titres de l’EP Hollywood Junkyard va encore faire monter le set en intensité : les deux chansons Hollywood Junkyard et Strange Days, peut-être les plus originales du groupe à date, démontrent sans aucune ambigüité la capacité du groupe à aller vers une musique plus ambitieuse, plus forte émotionnellement encore.

Par rapport aux albums, ce qui frappe en live, c’est la puissance incroyable du trio qui accompagne Sam : dans un esprit punk, ils offrent une musique finalement très proche du metal, qui a un impact radicalement destructeur sur l’ouïe et sur le cerveau de l’auditeur. Macky, derrière ses fûts, est un batteur spectaculairement efficace, radical dans sa frappe, mais la petite Kendall nous sort de sa basse un véritable tsunami : une telle rythmique est du pain bénit pour les éruptions solos de Nick et pour les vociférations de Sam. Ouaouh !

Conclusion parfaite du set sur un Be My Enemy dont on chante sans retenue le refrain belliqueux, avant le petit bonus de Ragged Way en rappel vite fait, l’horaire prévu étant dépassé…

Il est un peu plus de 22h30, et on sort de la Maroquinerie à moitié sonnés par cette double décharge de rock’n’roll extrémiste. Il sera difficile de raconter ça à ceux qui n’étaient pas là, mais on essaiera, comme à chaque fois qu’on on vit une soirée parfaite, comme celle-ci.

La setlist du concert de The Schizophonics :

Creature

Something's Got to Give (People In the Sky – 2019)

Steely Eyed Lady (People In the Sky – 2019)

Nine Miles (People In the Sky – 2019)

Dance at the end of time

Electric (Ooga Booga EP – 2017)

Streets of Heaven and Hell (Land of the Living – 2017)

The Train Kept A-Rollin' (Tiny Bradshaw cover)

Desert Girl

Pendulum

What I say

The One I Want (People In the Sky – 2019)

Hoof It

 

Les musiciens de The Bobby Lees sur scène :

Macky Bowman – drums

Nick Casa – guitar

Sam Quartin - vocals/guitar

Kendall Wind - bass

 

La setlist du concert de The Bobby Lees :

Move (Skin Suit – 2020)

Guttermilk (Skin Suit – 2020)

Wendy (Skin Suit – 2020)

Radiator (Beauty Pageant – 2018)

Blank Generation (Richard Hell & the Voidoids cover) (Skin Suit – 2020)

Drive (Skin Suit – 2020)

I’m a Man (Skin Suit – 2020)

Hollywood Junkyard (Hollywood Junkyard EP – 2022)

Dig Your Hips (Hollywood Junkyard EP – 2022)

Strange Days (Hollywood Junkyard EP – 2022)

Russell (Skin Suit – 2020)

Riddle Daddy (Skin Suit – 2020)

Deem 'em Dead (Beauty Pageant – 2018)

Mary Jo (Skin Suit – 2020)

Coin (Skin Suit – 2020)

Bristol

Redroom (Skin Suit – 2020)

Be My Enemy (Hollywood Junkyard EP – 2022)

Bobby Lee (Beauty Pageant – 2018)

Encore :

Ragged Way (Beauty Pageant Redux – 2020)

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  • Depuis que j'ai 15 ans, ce qui nous fait un bail, je fréquente les salles de concert de par le monde, au gré de mon lieu de résidence. Il était temps de capturer quelque part tous ces grands et petits moments d'émotion, de rage, de déception, de plaisir...
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